Claire Renaud : "Le vin peut être une récompense ou un coup de fouet"



Au bord du canal Saint-Martin, à La Marine, dans un décor où elle a puisé l'essence de "La valse des petits pas", son nouveau roman, Claire Renaud nous confie son attachement à ce lieu emblématique, en buvant du Latour 2016 tout en chérissant le Saint-Joseph et la cuvée "Septentrio" de la Cave Saint-Désirat. Portrait d'une observatrice à l'oeil acéré et tendre, par Philippe Lemaire


 

Claire Renaud


Sa dernière parution : La valse des petits pas (Fleuve Éditions)



 

"Le vin peut être une récompense ou coup de fouet"


Pour m’attendre à La Marine, quasi-institution du quartier République, elle s’est installée à la terrasse, pile sous un chauffage, avec vue sur la passerelle qui enjambe le canal Saint-Martin. On le savait déjà, Claire Renaud sait repérer les bons endroits pour observer en toute discrétion, tendre l’oreille sans en avoir l’air. La clientèle de ce beau café-restaurant à l’ancienne lui a inspiré « La valse des petits pas », chronique douce-amère d’une soirée où les couples se font ou se déchirent autour de pichets de rouge et d’entrecôtes. Dans cette grande salle à l’imposant bar en L, sa plume fluide et tendre suit de table en table le ballet des regards et la variation des silences, les mots qui flattent les non-dits qui blessent. C’est parfois saignant, souvent rafraîchissant.


À la Marine


Ces tranches de vie à la Bacri-Jaoui, elle en a été témoin ici-même, toutes les fois où elle s’est attablée, seule ou pas, pour un verre ou un plat. « J’ai vieilli avec ce restaurant », résume-t-elle en refaisant l’histoire. En commençant par une drôle de première soirée à 20 ans au milieu des amis très people de son petit copain de l’époque : « Effroyable ». Puis d’autres soirées seule à écrire, car cette éditrice chez Fleurus est aussi une auteure prolixe de livres jeunesse chez Sarbacane. Et d’autres encore avec ses filles, 17 et 14 ans, ou avec son compagnon : « C’est ici qu’on est venus fêter la sortie du livre ».


Livre au succès duquel nous levons nos verres de Bourgogne. Claire m’a laissé choisir, elle prétend tout ignorer des vins. « Avec moi, vous êtes mal tombé ». On va bien voir. En attendant, cette cuvée Latour 2016 du domaine Louis Latour (précise la carte) nous fait survoler ses années 2000 en deux gorgées. Les études de philo, le premier job chez Actes Sud (non rémunéré), les enfants, la crise d’adolescence de la benjamine, le divorce… le Pinot noir encourage l’exhaustivité et la concision. Nous voici revenus au présent, au livre et à son casting saisi sur le vif : de vrais amis mêlés à des profils moins sympa. Et dès les premières pages, cette scène forte d’une femme qui part en plein dîner à deux, pour toujours. Sera-t-elle la seule à oser ?


Claire a longuement réfléchi à ce qui nourrit les histoires d’amour comme à ce qui les pourrit, aux petits riens qui éloignent les couples ou les soudent. Comme ce verre de Porto offert par le barman Cyril à la serveuse Marion, à la page 119, bientôt suivi de deux autres. D’ailleurs, pourquoi un Porto ? « Chez mes parents, c’est ce qu’on offre aux dames. Et puis quand j’amenais mes filles chez le pédiatre, je faisais souvent des malaises et le médecin allait me chercher un petit Porto. C’est la boisson du réconfort ». On se prend à imaginer des générations de jeunes mamans ainsi fidélisées pour les rappels de vaccin de leurs petits. Un autre débat…


En attendant, ce verre de Porto qui brise la glace entre deux héros du roman nous ouvre une piste : si les vins restent discrets au menu de « La Valse des petits pas », leur rôle n’est pas innocent. Tiens, et cette bouteille de Pomerol que l’affreux client prédateur affiche devant sa conquête du soir ? « Un simple automatisme, il ne le goûte même pas. C’est un élément de son dispositif de séduction, il ne l’apprécie pas plus que les femmes qu’il consomme ». Un terrible gâchis, donc. A l’inverse, il y a ce verre que refuse Ariane, une habituée, et qui en dit long : son mari Grégoire comprend tout de suite qu’elle est enceinte.


« Le vin peut être une récompense ou un coup de fouet, il n'est jamais neutre », souligne Claire Renaud. Le bonus, c’est cette bouteille de Saint-Joseph qu’elle et son compagnon Sylvain débouchent les semaines où ils se retrouvent sans leurs enfants respectifs. Clin d’œil biblique pour elle qui s’assume pleinement comme catholique : « Joseph est mon saint préféré, un type extraordinaire : il est amoureux d’une fille et on lui dit qu’elle va tomber enceinte mais pas de lui. Et il reste. Je trouve ça fou. »



De manière plus terre à terre, elle a découvert cette appellation en suivant Sylvain en Ardèche, où il a grandi. « Il m’a emmenée dans la campagne, dans les vignes, et moi qui suis une fille du bord de mer, une fille à huitres et muscadet - mon père est de Vendée – je ne pensais pas qu’on puisse se sentir en vacances sans se baigner ». Les escapades ardéchoises sont passées par un temple du Saint-Joseph, la Cave Saint-Désirat. « Depuis, on fait monter des bouteilles de Septentrio. Ce vin a pour moi quelque chose de chaleureux, il m’évoque cet endroit, ce paysage de vignes. Et puis il est fort, on dit capiteux, c’est ça ? J’aime les vins qui ont du corps. Enfin, juste un verre ou deux sinon, après, je n’arrête plus de parler, comme ce soir… »


On se dit alors qu’on a peut-être commis une erreur en commandant deux verres de Bourgogne, que le Crozes-Hermitage nous en aurait appris davantage sur Claire Renaud. Il faudra qu’on revienne…


Philippe Lemaire


La Marine, 55 bis quai de Valmy, Paris Xe. 01 42 39 69 81. Tlj jusqu’à 2 heures.


 

Pour situer sur la carte l’appellation Saint-Joseph chère à Claire Renaud, on peut hésiter, tenté de voir plus au sud de la vallée du Rhône ce vin à la robe rubis foncé, très fruité. Ses terres sont en fait tout au nord, entre Vienne et Valence, étirées sur une cinquantaine de kilomètres. Quelque 1300 hectares au total, à cheval sur quatre départements. Environ 40% des vignobles sont en coteaux, escarpés, complexes à entretenir et le plus souvent vendangés à la main. Ce qui peut justifier de considérer leur production avec des égards.


Le Saint-Joseph rouge "Septentrio" dont raffole l’auteure de « La valse des petits pas » est l’une des sept ou huit cuvées produites par la Cave Saint-Desirat, dans la commune du même nom. (nous avons eu la chance de le déguster à Vinexpo Paris quelques jours après l'entretien avec Claire : un très bel équilibre entre la force des fruits rouges, l'éclat de la violette, une présence de figue et une juste longueur, si flatteuse.)



Cette coopérative regroupe 288 producteurs qui exploitent 434 hectares en Saint-Joseph (et 200 ha en vins de pays). Acteur important de cette AOC, la cave en produit environ 35%, soit 16.000 hectolitres – dont 100 en blanc. Elle a mis sur le marché 120.000 bouteilles de son Septentrio 2019…


La Cave Saint-Désirat

www.cave-saint-desirat.com

0475342205



(Merci pour l'accueil chaleureux au stand de la Cave Saint-Désirat à Vinexpo, et pour les photos de la Marine)