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Danü Danquigny, notre Punk préféré, au pays des Belles Plantes, à la Bambelle

Dernière mise à jour : 25 févr. 2022



Danü Danquigny, qui sort dans la Série Noire son second roman, "Peter Punk au Pays des Merveilles", s'aventure à boire du whisky breton à la Bambelle, ferme-brasserie, en rêvant de sévères breuvages aux orties. Tout va bien.


 

Danü Danquigny


Sa dernière parution : Peter Punk au Pays des Merveilles (Gallimard)



 

Le nez de Onzième Sens


Ce qui nous plaît, à Onzième Sens, ce sont les bons camarades. Ceux qu'on aime tant retrouver en salons du livre, qui ne le ramènent pas trop, restent maladroitement provocateurs, mettent un peu le souk les samedis soirs de banquets littéraires, souvent sans le vouloir, et que l'on peine à quitter le dimanche après-midi (quoique...). Ces faux-discrets qui aussi - c'est ce qu'on leur demande d'abord - sont de vrais écrivains. Danü (prononcer Danou - un truc exotique) fait partie de cette joyeuse catégorie touchée par une certaine grâce. D'abord, c'est un garçon qui a vécu. Flic - détective privé - et maintenant prof de français. Et en plus, Danü se commet dans un groupe de musique punk. C'est donc aussi un garçon très occupé, qui, évidemment, quand on l'appelle au débotté pour lui tendre l'embuscade de Vinexpo - Wine Paris, propose 45 minutes de disponibilité : trop court bien entendu pour se noyer au coeur des 2800 exposants de ce salon géant du vin. Danü, nous l'avions connu au printemps 2016, lorsqu'il avait reçu à Annecy à l'occasion du festival les Pontons Flingueurs, le prix de la nouvelle policière du Trophée Anonymous, animé par Éric Maravelias, pour la nouvelle "Les Aigles endormis" (nous publions ici si volontiers sa nouvelle hors concours "Mauvaise Pioche"). Un peu timide, un rien moqueur (c'est un bon vanneur), il glandait un peu au fond de la salle de la préfecture de Haute-Savoie, avant de tomber dans la mondeuse proposée.


Danü recevant le trophée Anonymous


Depuis, l'heureux lauréat a fait son chemin en étant publié pour ses deux premiers romans dans la Série Noire, rien de moins. Sa nouvelle "Les Aigles Endormis" est devenu le premier opus, traitant de la descente aux enfers du jeune Enver Hoxha dans la transfiguration de l'Albanie contemporaine. Le second nous ramène dans une ville de province française plan-plan, dans "Peter Punk au Pays des Merveilles", quand Desmund, tout juste sorti de tôle est suspecté du meurtre du président de l'office HLM local. Et là, on retrouve une France délicieusement désuette à l'urbanisme bancal, névrosée et recluse. Dans ce PPPM ("Peter Punk au pays des Merveilles" - quelle plaie ces titres longs pour les critiques...), on retrouve l'ambiance des polars des années 70 d'Alain Corneau, ou de Claude Miller (pour "Garde à vue", notamment), c'est-à-dire la poisse pour tous, tout en conservant la proximité qui permet partage des déambulations et des sens dans une ville qui s'endort. Évidemment, il est question d'ambiance bretonne, mais pas celle du varech, dans laquelle le Montréalais de naissance puise la tendresse et l'amertume de son écriture précise, simple, directe, fluide. Extrait :


... Ça me prend vingt minutes et une bonne suée pour arriver aux Portes bordelaises. Au coeur de la vieille ville, la petite place est en train de se muséifier. À une époque pas si lointaine, on trouvait ici un cinéma porno et un peu plus loin un bar à hôtesses aux seins nus et un troquet où on jouait sérieusement au poker. J'ai vu des types perdre leur salaire, et même leur bagnole, dans ce tripot. Aujourd'hui, ils ont fermé, et la ruelle s'est garnie d'une boutique bio où je ne mets les pieds que pour m'offrir de temps à autre une bouteille de whisky paysan, d'un tatoueur aux horaires aléatoires et d'un échafaudage massif...




Nous y voilà. Danü ne va pas nous parler dans Onzième Sens d'hôtesses aux seins nus ni de bouge à poker (on sent vaguement le vécu de l'ancien détective privé), mais néanmoins ce punk va transgresser ici où nous sommes plus habitués, en bonne compagnie, à évoquer la finesse de jolis vins et de terroirs ensoleillés sous la plume d'élégantes écrivaines, et vient donc nous présenter du whisky paysan breton, "Les Belles plantes", produit à la ferme-brasserie la Bambelle ! On n'ignorait pas en contactant le guitariste du groupe de rock "garage" Tiki Bang Bang (!!! - du "rock assez primitif, brutal...") qu'il ne nous ferait pas l'éloge d'un millésime de Romanée Conti, mais pour autant, on ne s'imaginait tout de même pas être dépaysés dans la cour d'une ferme morbihanaise. Et bien voilà. Ça s'est fait. Et pour le meilleur, et pour notre plus grand plaisir (au diable les a priori !), au détour de ce texte brillant, vivant, cultivé, amoureux, qui nous oblige à abdication et transgression heureuse avec les whiskys de la Bambelle. MERCI.



C'est bien lui, ce barbare !



Mauvaise herbe, par Danü Danquigny


La Bambelle, je la connais de loin en loin, depuis des années. C’est une petite ferme brasserie. Par brasserie, entendons nous bien, je ne parle pas de ces gargotes où, sous couvert de faire bistrot bien de chez nous, on vous sert à l’ardoise des burgers frites arrosés de Cahors. La Bambelle est une brasserie au sens originel : on y élabore de la bière. Passionnément.


Comment je suis tombé sur un endroit pareil ? Pour tout dire, ça n’est pas très loin de la maison familiale, dans ce pays de pluies et de bourrasques qui m’a vu grandir, ce coin de l’ouest qui répand toute sa beauté en automne, quand les feuillages des chênes et des frênes explosent en pétarades de feu et d’or, quand le sous bois soupire son haleine de terre humide et que les semelles de vos Docs y écrasent des bogues de châtaigne et des branches mortes jetées au sol par ce vent qui couche les arbres et les portes de hangar.


Pour autant, j’ai connu la Bambelle autrement, par le truchement d’une amie de longue date qui m’est un souvenir d’une jeunesse turbulente et pas si désenchantée que j’aime à le dire, à écumer les pavés de la capitale des punks à chien et des parlements en feu. Au hasard bien huilé des réseaux sociaux, j’ai fini par la retrouver dans un de ces évènements qu’organise la Bambelle, ce drôle de lieu inventé par quatre jeunes paysans brasseurs. Parmi eux, Stéphane, le compagnon de Maud. Après-midi ensoleillé, gamins enjoués à un atelier sur l’empreinte végétale, galettes saucisses, bien sûr, bières tout droit sorties de la ferme, des blousons frappés de sigles anarchistes et anti-fa déambulant au milieu de petites familles du coin, une ambiance assez bon enfant au son d’un groupe de rockabilly qui clamait un huff and puff digne d’un grand méchant loup de Tex Avery. Une belle journée.


Et puis quelques années passent, trop vite. Je n’y retourne pas. Je n’ai pas le temps. Je reviens peu dans mon coin, toujours trop vite, toujours trop de gens à voir, trop de choses à faire, des enfants à voir grandir et des histoires à écrire. Je suis ce qui s’y passe d’un œil discret, les réseaux sociaux toujours. Je bois de la bière, bien sûr, qui n’en boit pas ? Mais je vais vous faire un aveu : je n’ai aucune finesse de palais en la matière. Cinq ans dans le Nord et de (trop) nombreuses dégustations de bières d’Abbaye n’ont rien changé à l’affaire. J’aimerais vous vanter les mérites des bières à triple fermentation ou les vertus des IPA, mais j’en suis incapable, ma préférence allant toujours aux bières de soif, blondes, légères et, j’en ai peur, industrielles.


En revanche, le whisky, c’est plus la même tambouille. Là, je deviens exigeant. Parce que j’aime, voyez-vous. J’apprécie ce côté franc du collier et malgré cela, les surprises qu’il réserve, ces saveurs subtiles qui se laissent deviner sous la morsure brutale du premier contact, cet équilibre ténu qui se cherche entre la douceur et la rudesse. C’est quelque chose qui me parle, qui me chuchote à l’oreille d’une manière très intime.



À la fin de l’année 2019, je venais de signer les services de presse de mon premier roman, fraîchement signé et prêt à s’éveiller au regard des lecteurs qui n’en demandaient pas tant. De lourdes grèves des transports rendaient la vie parisienne infernale, démultipliant le temps. Les bouches du métro dégueulaient vers la surface toute leur faune souterraine, et les rues grouillaient d’une foule pressée qui se répandait bien au-delà des trottoirs qui lui était destinés. On entendait parler, de loin, d’un genre de sale grippe en Chine. Et la Bambelle sortait son premier whisky.


J’ai acheté mon flacon des Belles plantes par curiosité et je l’ai ouvert avec un peu de circonspection. Pour être honnête, je gardais un souvenir plutôt calamiteux des whisky bretons. Je ne rendrais pas honneur aux autres producteurs si je ne poussais pas la franchise jusqu’à avouer que les rares fois où j’en avais goûté, j’en avais eu pour mon argent, et ma bourse à l’époque était bien maigre… Bref, je suis rentré avec ma prise incertaine, j’en ai versé un généreux trait dans un verre, que j’ai arrosé de quelques gouttes d’eau. J’ai d’abord lancé une première approche par le regard, la robe était plutôt claire. Puis j’ai franchi un second pas, quand les arômes parfumés et puissants sont venus me titiller les narines. Enfin, j’ai goûté. Quelle claque ! Je parlais plus haut de la paradoxalité qui me plaît dans certains whisky, cette rencontre entre la poigne et la délicatesse. Je ne crois pas me tromper en disant que c’est ce que recherchaient les brasseurs de La Bambelle. En tous cas, c’est ce que m’inspire leur univers. Celui de passionnés qui ont habilement réussi à mêler le goût et l’idée.


Flacons des Belles Plantes


Ils ont créé un whisky paysan, élaboré de toute pièce avec ce qui pousse sur leur terrain. De l’orge au bois de chauffage, en passant par la plante qui lui a donné son nom. Vicia Sativa. La vesce commune. Cette petite fleur violette que l’on trouve en abondance dans les champs, les buissons ou au bord des chemins. Hugo en parle dans ses Misérables : « Il (le père Madeleine) avait des « recettes » pour extirper d’un champ la luzette, la nielle, la vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui mangent le blé. »


Vicia Sativa dans l'orge


Et c’est de ça qu’il s’agit. L’idée est tout bonnement brillante. Les gens de La Bambelle ne sont pas comme on pourrait se l’imaginer en lisant ce que j’en ai dit jusqu’ici des organisateurs de concerts qui brassent leur bière dans un garage en écoutant les Pogues. Dans paysan brasseur, il y a le mot paysan. Ils travaillent la terre, l’ensemencent, la cultivent, en recueillent les fruits. Ils sont confrontés aux problèmes que rencontrent tout agriculteur : la mauvaise météo, la mauvaise récolte, et la mauvaise herbe. Seulement, eux, la mauvaise herbe, je crois qu’il lui préfère le terme d’adventice, ils ne font pas que s’en plaindre. Pour reprendre les mot de Stéphane, « elles ne sont pas désirées, mais leur présence embellit nos champs ». Alors plutôt que de pester après cette nature qui ne se laisse pas domestiquer, ils lui rendent hommage. Chaque année, selon son importance dans les champs, l’une de ces adventice donnera son nom à un whisky. Et du sacré bon.


Cirse des champs


L’année suivante, ils renouvellent l’expérience avec la Cirse des champs, ce grand chardon à fleur violette. Là encore un succès. Plus âpre, un peu de douceur en moins. Le piquant du chardon, sans doute. Et en cette fin d’année 2021, deux nouvelles recettes font leur apparition. Du whisky de seigle, ce Rye whisky qui jalonne les vieux romans hardboiled. Et la Belle plante, là-dedans ? Je n’ai pas encore goûté. L’étiquette annonce Matricaria, et l’on y voit une camomille des champs. Je sais déjà ce que je vais demander au père noël.


En plus de me ravir les papilles, leur whisky me chauffe le cœur. Je suis un inconditionnel des Dead kennedys, ce groupe de Punk Californien qui s’est pointé aux Bammies affublé du symbole du dollar pour y interpréter par surprise « Pull My String », un brûlot vilipendant l’industrie musicale. Je suis auteur de littérature de genre, de mauvais genre diront certains, le nez pincé. J’enseigne le français à des élèves de banlieue parisienne, ceux-là même qu’un ministre qualifiait autrefois de sauvageons. Une périphrase bien choisie qui renvoie à l’idée de mauvaise herbe.


On me pardonnera d’évoquer à nouveau l’exilé de Jersey, mais est-ce de ma faute s’il écrit avec justesse, avec la prescience qui est la sienne, ce prodige qui s’accomplit en toute discrétion dans une petite commune de l’Ouest ? « Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! — Il ajouta après un silence : Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »


D’ailleurs, puisqu’on en parle, vous de La Bambelle qui n’êtes pas mauvais cultivateurs, à quand un whisky Urtica ?

Danü Danquigny