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La moutonne, les mouches et les grenouilles, la dernière fable de Laurent Bénégui

Dernière mise à jour : 31 oct. 2023


Dans un texte hédoniste, Laurent Bénégui revient en Bourgogne à travers son bestiaire favori : trois climats, dont l'écrivain confesse la passion. Nous l'avons rencontré au festival Livres en Vignes au Clos Vougeot.



Laurent Bénégui

Dernière publication :

Les étoiles doubles (Julliard)






Le Clos Vougeot, écrin de Livres en Vignes



Le nez de Onzième Sens


Laurent Bénégui est la discrétion incarnée. Ce vendredi 22 septembre, il se tient légèrement en retrait de la cérémonie de remise des prix de "Livres en Vignes", festival dont il est l'un des fidèles. Il fait partie de ces écrivains qui n'en "rajoutent" pas : les meilleurs camarades de salon, ceux avec lesquels on a envie d'aller boire un verre dans un coin, à part, loin de la foire à la vanité.


Pourtant, le garçon est dépositaire d'une oeuvre littéraire de quinze romans, dont les remarquables "Le jour où j'ai voté Chirac", "Le mari de la harpiste", "Retour à Cuba" (tous chez Julliard, on ne le répétera jamais assez : un homme de fidélités), mais ajoute aux cordes de la harpe son talent de dramaturge ("Les femmes de la Petite Couronne"), et son activité de scénariste et producteur ("Mauvais genre", "Les liens du sang", "Nos vies heureuses"...). Juste une vingtaine de longs métrages.


Incontestablement, c'est un terrien. Ici, entre les murailles du Clos Vougeot, il est "chez lui", mais sans trop le montrer. Lauréat en 2012 du premier Prix Albert Bichot (avec "Mon pire ennemi est sous mon chapeau"), et Chevalier du Tastevin, confrérie dont le siège est Clos Vougeot. Le lendemain, le samedi soir, il sera parmi les siens, dans la vaste salle du Chapitre, pour découvrir de nouveaux crus.



Laurent n'en rajoute pas sur son oeuvre, ni plus non plus sur sa connaissance du vin, et de ceux de Bourgogne en particulier, loin de toute cuistrerie. Il associe le vin aux autres, au simple plaisir. On l'imagine tellement heureux d'aller chercher dans sa cave le flacon qui conviendra au bonheur de ses invités. On ne voudrait pas trop s'avancer, mais on sent que chez lui l'univers du vin s'approche et se conjugue avec pudeur.


Cette pudeur qui le caractérise ce week-end, quand il présente en avant-première son nouveau roman, "Les étoiles doubles" (chez Julliard, inécessaire de le préciser), l'histoire des plus célèbres frères siamois, Chang et Eng Bunker (qui, originaires du Siam, ont donné leur nom à cette extraordinaire fusion), embarqués par le cirque Barnum dans un voyage empli d'humanité tendre et cruelle, à travers l'Amérique encore aventureuse, et une Europe déjà de fausses certitudes. Un grand roman itinérant, porté par une trame romanesque intense, grâce à un unique travail de documentation sur cette étonnante gémellité, et le regard des hommes de cette époque...


Avec Laurent, ce week-end en Bourgogne, nous nous sommes croisés, recroisés, par petites touches, sans trop s'avouer que ce qui nous liait était d'évidence : l'universalité, le voyage, la découverte donc, et évidemment le vin, notre autre partage.



La Moutonne, les Mouches, et les Grenouilles…


Il y a trente millions d’années, un fleuve impétueux, qu’un jour les hommes appelleraient la Saône, s’écoulait dans une plaine assombrie par les cendres et la fumée des volcans. Un jour, la terre se fractura, le cours des eaux s’engouffra dans de nouvelles vallées et des collines surgirent le long d’une faille étendue sur des dizaines de kilomètres, leurs versants regardant le ciel d’Orient, leurs pieds irrigués par de nouveaux affluents engendrés par le séisme. Et comme on dit qu’à peu près à la même époque, l’humanité vit le jour en Afrique de l’Est à la suite de l’affaissement de la vallée du Grand Rift, en Bourgogne personne ne doute qu’un évènement de pareille importance s’était produit, et avait rendu possible la naissance du vin. Entre ce qui allait devenir Dijon et ce qui allait devenir Beaune, la vigne trouva les conditions les plus favorables, les hommes la plantèrent, apprirent à la dompter sur les pentes de ces côteaux alignés qu’ils finirent par baptiser la « Côte d’or ». Car ici, rouge ou blanc, ce qui coule dans le verre est toujours de l’or. Il en a même parfois le prix.



Toute fable requiert des personnages emblématiques, mais à vrai dire, la Moutonne, les Mouches et les Grenouilles, ne sont pas des animaux, ils sont des climats. Une singularité sans équivalent au monde, qui associe à un terroir, le savoir-faire d’un vigneron et un vin. L’œuvre conjuguée de l’homme et de la nature que l’Unesco vient d’inscrire au patrimoine mondial de l’humanité. On dénombre 1247 climats de Bourgogne, et parmi eux, les flacons les plus prodigieux, les étiquettes les plus renommées. Je confesse en avoir goûté quelques-uns (la confession est appropriée puisque ce sont les communautés monastiques qui ont, au fil des siècles, élevé sur ces parcelles l’art du vin à son plus haut niveau), mais les trois vins blancs évoqués ici, sont si étroitement mêlés aux évènements qui ont suscité leur dégustation, que, par l’effet d’une synesthésie inattendue, je me demande si les nectars ne constituent pas le souvenir et ce qui advint, un simple support à leur remémoration.


Le Clos des Mouches 2006 est un Beaune premier cru qui prospère sur une parcelle ensoleillée non loin du village de Pommard. Son nom provient des ruches que les vignerons y avaient installées autrefois. Dans leur patois les abeilles étaient nommées des « mouches à miel » ou tout simplement des mouches, et leur bourdonnement emplissait l’air lorsque le raisin gorgé de sucre était mûr pour la vendange. Le flacon, ouvert par Albéric Bichot, dirigeant de la maison homonyme, à l’occasion de la remise d’un prix littéraire, exhalait des notes de fleurs blanches, de miel et de cire ; le vin d’exception avait une robe d’un jaune pâle, il était vif en bouche, si frais dans ce matin frais de septembre, tandis que je marchais le long d’un muret de pierres sèches.


Quelques années plus tard, en 2012, je goûtais La Moutonne, millésime 2010. Un grand cru de Chablis dont le climat n’est pas officiellement reconnu et s’étend entre ceux de Vaudésir et Les Preuses, mais qui existe si puissamment dans le verre. Limpide aux reflets d’or, il est d’une ampleur et d’une vigueur rare, d’une exceptionnelle longueur en bouche. Fruité dans sa jeunesse, n’attendant que les ans pour prendre des notes de noisettes et escorter, par exemple, une volaille à la crème. À l’origine de ce nom, la pente raide de la parcelle en forme d’amphithéâtre naturel où se concentrent les rayons du soleil, responsable de la légèreté du nectar auquel on prêtait jadis des propriétés diurétiques qui faisaient comparer l’homme à un mouton. J’avais à nouveau répondu à une invitation d’Albéric Bichot, qui détient le monopole de ce grand cru, et j’assistais aux ventes des hospices de Beaune, où je pus voir la femme du Président de la République en exercice, animer la vente en promettant que son mari livrerait lui-même le tonneau convoité si l’enchère dépassait deux-cent-cinquante mille euros.


Les Grenouilles, enfin, grand cru de Chablis également, millésime 2017, l’un des plus petits par la taille de la parcelle, mais immense en bouche, laissant dévaler sur le palais une cascade d’arômes de tilleul et de vanille qui tint délicieusement compagnie à un bar de ligne aux agrumes et beurre blanc. Le nom lui vient de la proximité de la rivière Serein, laquelle baigne paisiblement le bas du coteau, refuge naturel pour des milliers de batraciens venus chanter au pied des vignes. Je l’ai bu il y a peu, lors d’un chapitre de la confrérie des chevaliers du Tastevin dans le cellier citersien du château de Clos de Vougeot, à l’occasion de la tenue du salon « Livres en Vignes », où j’ai la joie de pouvoir me rendre depuis quelques années à l’invitation d’Évelyne Philippe.


Ainsi dans le secret des clos, des caves voutées, au sein de nos cœurs, dans les replis de nos esprits, maturent nos lectures et nos dégustations, se mêlent les souvenirs et les inventions de l’imaginaire, et tandis que l’ivresse adoucit le réel, nous pouvons continuer le chemin des hommes.


Laurent Bénégui

 

Le dernier week-end de septembre, cent-vingt écrivains, d'une seule envie, celle de l'amitié partagée dans un lieu d'exception, prennent la direction du Clos Vougeot pour deux grandes journées de festival littéraire : "Livres en Vignes". Le succès de l'évènement tient à la qualité de l'organisation orchestrée par Évelyne Philippe, à sa générosité, et à l'animation chaleureuse de Bernard Lecomte, qui fait le lien entre toutes et tous.


Il n'existe pas de salon du livre heureux sans promoteurs passionnés. "Livres en Vignes" existe grâce au mécénat local, et au soutien de la maison Albert Bichot, exemplaire dans son support à la vie littéraire, et à Alberic Bichot pour son soutien constant. Chaque année, le premier soir du salon, les auteurs sont merveilleusement accueillis dans les caves du négociant et vigneron à Beaune, à la suite de la remise des quatre prix décernés par les organisateurs dont le prix Albert Bichot qui a couronné cette année Didier Cornaille pour "Le sang de la sève" (Liralest), prix dont Laurent Bénégui avait été lauréat en 2012... La maison Bichot, dont Laurent évoque deux cuvées dans son texte, propose avec exigence le meilleur de la Bourgogne.




Onzième Sens est très honoré d'être membre du jury du Clos Vougeot, présidé avec excellence par Laure Gasparotto. Cette année nos suffrages ont récompensé un très grand texte, "À nos ivresses", d'Alicia Dorey (Flammarion)... À suivre...



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