Olivier Chapuis propose des vendanges escarpées en Lavaux

Dernière mise à jour : 13 déc. 2021

Olivier Chapuis, virtuose écrivain suisse, nous entraîne avec sa verve délicieusement locale sur la route qui gagne le vignoble de Lavaux, trésor national helvète, pour des vendanges physiquement engagées


 

Olivier Chapuis

Sa dernière parution :

Balles neuves (BSN Press- collection Fictio)




 

Le nez de Onzième Sens


En dehors de folies joliment tardives, le raisin est désormais ramassé. C'est la belle saison pour Onzième Sens, avec les vendanges lumineuses de Madeline Roth dans le Luberon, et celles, navrantes, de Philippe Hauret dans le vignoble gardois. Il nous manquait la touche déraisonnablement internationale. Avant le Chili, l'Australie, et l'Afrique du Sud (si, si, c'est pour bientôt), cap vers la Suisse. On sait, on sent un truc narquois vous envahir. Nous sommes nés condescendants avec nos voisins qui aiment bien nous le rendre. Parmi nos poncifs sur la Suisse, il existe une somme de choses plaisantes (le compte UBS, "le feu au Lac", "Un gage ! Un gage !", la fondue et le chocolat blanc...), et il y a Olivier Chapuis. Sur les grands bâteaux blancs des croisières du festival des Pontons Flingueurs, on le surprenait, silencieux, parfois goguenard, le regard pointé au large (jamais très éloigné sur le lac d'Annecy), toujours en proue. Comme l'est Olivier dans la littérature vaudoise, avec ces textes merveilleusement acides et mélancoliques. Lorsqu'il s'agit de se renseigner sur un écrivain du canton de Vaud, rien n'égale les sources locales, comme le site "La maison éclose" (!!!), qui nous éclaire sur les origines : "Olivier Chapuis est né au siècle dernier, un dimanche de Pâques, l'année où un squelette de mammouth  a été déterré à la Vallée de Joux...". Ça commence bien. On apprend à l'occasion, qu'à 25 ans, il largue tout pour écrire, le bienheureux. Qui a eu diablement raison. Avec Joseph Incardona, il est notre chouchou suisse, pour son écriture vive, colorée, musicale, et son indéniable talent caustique à jouer des mauvais ressorts, les siens comme les nôtres. Comme souvent, ses personnages principaux lui ressemblent, tel Axel Chang, vendeur de produits électroménagers jalousant l'insolente réussite de... Roger Federer... , l'envie n'étant jamais bonne conseillère et poussant au pire. Le roman s'appelle irrésistiblement "Balles neuves" (BSN Press - collection Fictio). Court extrait :


« ...Lucide devant la petitesse de mon talent, assuré de ne jamais gravir les échelons d’une gloire tennistique que RF, à passé 36 ans, ciselait encore de sa raquette magique, j’ai planqué la mienne en armoire et offert les balles au chien de mes parents... »



Sans la raquette mais en short...


On aime le tennis, on aime Roger Federer, on aime la Suisse, on aime Olivier Chapuis. Et on aimerait en savoir un peu plus sur le garçon. L'écrivaine Dunia Miralles a eu le privilège de l'interviewer pour le grand quotidien suisse de référence "Le Temps", lui demandant ses rituels d'avant écriture. Réponse :


"J'arrache des poils sur le dos de mon chat... des jeux sur mon ordinateur, jeux de cartes ou de lettres, pour glisser d'un monde à l'autre, puis je mets les écouteurs et j'écoute de la techno pendant l'écriture (parfois du métal). Je ne me suis jamais rasé les aisselles. La barbe, oui, parfois. D'autres questions ?"


Idéniablement, on en sait donc un peu plus sur l'écrivain. Et qui, taquin, nous propose, voisins français, de franchir le poste frontière pour des vendanges typiques. En route pour le vignoble de Lavaux, en route pour un autre monde, tendre et sauvage...



En Lavaux, par Olivier Chapuis


La douane, tu la franchis à Genève. Normal, pour un mec qui arrive d’Orléans et qui veut visiter Lavaux. Des vignobles en terrasses, classés au patrimoine de l’Unesco qui surplombent le Léman, tu n’allais pas rater ça. Ton palais et tes papilles en frémissent déjà. En attendant, tu entres en Suisse sourire au clair. Le douanier te fais signe de passer. Tu hésites à payer quarante balles pour la vignette autoroutière. Quarante balles. Une année d’autoroute à ce prix-là ! Combien tu en parcoures, de kilomètres, en France, pour le même tarif ?


Tu renonces quand même parce que tu es pingre et que les nationales, c’est joli, ça permet de découvrir le paysage et de frôler villes et villages. Après un arrêt pipi-sandwich-café au restoroute du coin, tu t’élances direction Lausanne. L’air tiède chante à tes oreilles, le soleil de septembre est comme du miel sur une tartine de pain frais. Tu fredonnes du Cabrel, du Trenet. À ta droite, le lac s’épanouit entre Alpes et Jura. C’est beau, mais tu n’as encore rien vu.


Nyon, Gland, Morges. Les localités défilent. Tu penses à ta femme, à tes enfants. Tu aurais bien voulu qu’ils t’accompagnent, mais le vin n’est pas leur tasse de thé (tu ris niaisement). À Lausanne, tu t’égares sous gare à cause des sens interdits et des travaux urbains. Puis tu progresses davantage à l’est et le paysage te sidère. À partir de Cully, l’œuvre est divine. Ces vignobles comme peints dans la pente, ce lac piqueté de voiles quasi immobiles, ces parois rocheuses sculptées dans le ciel. Modelé au 12ème siècle par l’humain – tu l’as lu sur Internet –, Lavaux est intouchable. Impossible de déplacer le moindre parchet, sauf sur autorisation fédérale. Mais qui aurait voulu ôter un cil à Cléopâtre ?


Étourdi par le paysage, tu t’égares. On t’attend à Epesses, tu finis à Vevey. Où on t’explique comment rejoindre ta destination à travers le vignoble. La route grimpe entre vignes et murets, le soleil glisse sous les pierres, tu traverses le village de Chexbres avant de plonger sur Lavaux. Là, tu perds presque la maîtrise de ton véhicule. Le bassin lémanique s’offre à tes pieds, d’abord ces vignes qui s’étirent sur des kilomètres, puis le lac dans lequel tu pourrais plonger s’il n’était pas si loin. Tu as le vertige. Tu ralentis pour t’imprégner du lieu, sous tes mains le volant est comme ramolli, une odeur de terre et d’herbe t’étourdit. Tu t’arrêtes en bordure de route et tu regardes comme tu regarderais une œuvre au Louvre ou au British Museum.




Trois kilomètres de lacets plus bas, tu rejoins Epesses. On t’y attend pour les vendanges. Camionnettes, tracassets, caisses de plastique ou brantes meublent le périmètre. Ça grouille de monde : vendangeurs, vignerons, promeneurs, curieux. Le flic du village, aussi. Déjà schlass. On t’accueille avec réserve. Si les effusions sont mesurées, dans le canton de Vaud, elles n’en sont pas moins sincères. D’ailleurs, on te sert directement un petit vin blanc bien sec qui te chavire le gosier. Tu es parti la veille, tu as dormi en route, tu dois être un peu moindre. Si bien qu’on te propose d’abord de ruper fromage, pain et salami avant que tu t’aguilles dans les vignes avec les autres. Du coffre de ta voiture, tu as sorti ta salopette de travail, tes godillots militaires et les rillettes que tu offres à tes hôtes.


Le courant passe du tonnerre.


Pendant le repas, on te fait l’article. La région, ses mœurs, ses habitudes. Le vin. Ses trois appellations AOC : Lavaux, Calamin, Dézaley. Ses cépages : Chasselas, Chardonnay, Pinot gris, Gamay, Pinot noir, Gamaret, Garanoir, on en passe et des meilleurs. Tu écoutes comme le premier de classe que tu n’as jamais été. Ces Vaudois gagnent à être connus, te dis-tu tandis que le vin assouplit tes cellules. Gruyère et pain de seigle réconfortent ton estomac. Tu te sens bien, heureux, comme si rien ne pouvait t’arriver. C’est là que ta langue trébuche.


- On m’a dit grand bien du Cornalin. Du rouge, n’est-ce pas ? Vous le faites déguster aussi ?


Silence de fin de kermesse. Regards consternés. Indulgents, aussi. Monsieur est étranger. Monsieur ne peut pas savoir. Son hôte, un grand type au visage rubicond, les cheveux collés de transpiration, retrousse les manches de sa chemise.


- C’est que… mon ami, vois-tu, le Cornalin est une invention de ces charognes de Valaisans. Ceux du fond, là-bas (il montre l’est d’un geste vague), aplatis entre montagnes et Rhône. Et tu vois, Vaudois et Valaisans… Il y a un puissant antagonisme. C’est un peu comme si on disait aux Corses qu’ils sont Français ou qu’on affirmait que le chouchen est un alcool alsacien.


Tu te sens très con. Le salami te pique la gorge, tu es tout crispé de l’estomac. Dans un geste vain, tu essaies d’appuyer sur la touche « rembobiner ».


- On te pardonne, mon ami, lance un type chauve et bien en chair ; tu pouvais pas deviner. Mais tu bosseras au domaine Blondel, tu vois, juste là, au-delà du muret.


Lentement, tu coules un regard dans la direction pointée du doigt. Tu estimes la pente (vertigineuse), l’effort, le poids du raisin sur ton dos, tu imagines la fatigue, les jambes durcies, les pieds qui se dérobent, le dos qui craque, les vertèbres qui sautent, les litres de vin nécessaires pour éponger la douleur…


Ces vendanges vont être longues.


Olivier Chapuis




À notre question "Sinon, un vin de Lavaux en particulier ?", le maître qui épile son chat avant de créer nous a laconiquement répondu : "Je les aime et les bois tous". Devant le choix impossible d'Olivier Chapuis, on a choisi pour lui un vin provenant d'Epesses, justement, la belle cuvée epesses grand cru "La Tour de Chenaux 2020", du Domaine Wannaz, où l'on tire la quintessence du viognier et du chasselas, évidemment en biodynamie. "La Tour de Chenaux 2020", c'est 100% chasselas, le cépage dominant l'appellation. Puissance, équilibre et fraîcheur (à température du lac)... On nous annonce le vigneron Gilles Wannaz poète, on en profite donc pour lui faire un appel de pied pour nous rendre une visite poétique prochainement dans Onzième Sens. Nous serions honorés. Alors que l'on apprend avec stupeur que seulement 1% des vins de Lavaux est exporté, on proteste et on réclame un effort salutaire vers l'hexagone !


 

Domaine Wannaz

La Tour de Chenaux

1091 Chenaux, Suisse

+41 21 799 2140

wannaz.ch


(en remerciant le Domaine Wannaz pour la très belle photographie clôturant le texte d'Olivier)