Champagne et sablet au réveillon joyeux de Delphine Bertholon !



Delphine Bertholon ne peut rien nous cacher. Sans qu'elle nous l'avoue, comme ça, on la devinait originaire d'un terroir où l'on boit bien et bon. Alors rien d'étonnant à ce qu'elle s'imagine vin en devenir, vin d'été, vin d'automne, vin désir.

 

Delphine Bertholon

Sa dernière parution : Dahlia (Éditions Flammarion)

© Pascal Ito






 

La dernière fois qu'on avait croisé Delphine Bertholon c'est dans un taxi bruxellois, embarquement à la gare du Midi, pour se rendre à la Foire du Livre. C'est mieux de partager un taxi avec Delphine, avec toujours sa bonne humeur communicante, son sourire moqueur et vaguement impertinent. D'autant que les voyages, c'est souvent inattendu... Dans ce même véhicule, Pascal Lamy, ancien commissaire européen nous vantait, enthousiaste, les mérites de sa montre connectée (pour le jogging) et de sa nouvelle paire ultra-légère (pour le jogging). En sortant du taxi, avec Delphine quelque peu interloquée, nous nous étions promis de nous retrouver plus tard. Et puis la nuit bruxelloise a bien entendu gommé cette promesse. Mais la voici dignement honorée quelques années plus tard dans Onzième Sens, pour inaugurer notre année de grands plaisirs, quand Delphine nous transmet ce texte d'identification à un vin qui voyage, un vin d'été ou d'automne, du bonheur itinérant...




Summer Wine, par Delphine Bertholon


J’aurais aimé voyager sur les genoux d’une femme, ou peut-être d’un enfant. J’aurais aimé voir les paysages défiler, lentement ou à toute vitesse, les ciels se métamorphoser, les nuages prendre des formes inconstantes et sauvages – un lion, une botte, une grappe, un moulin, un château. J’aurais aimé être solide, avoir une conscience, une mémoire, un cœur et des souvenirs.


Mais je voyage dans de multiples boîtes, telle une matriochka liquide aux joues écarlates.

Boîte en verre / Boîte en carton / Boîte en métal.

Bouteille / Colis / Wagon.


Je suis aveuglé, séquestré, je roule sur moi-même. Les paysages derrière ces parois trois fois multipliées, je ne peux que les imaginer, rectilignes et parfaits comme ceux où je suis né. Je ne suis pas malheureux, je me sens élégant, important, bientôt apprécié ; au pire suis-je un peu frustré de ne pas voir le monde, mais ma condition demande des sacrifices.


J’arrive dans une gare - j’entends des sifflets, des rires, la voix d’une fille dispersée, suave, par de grands hauts-parleurs.

Le monde bouge, tressaute.

Serré dans une foule dense comme les mailles d’un filet, je suis manipulé, déplacé, secoué. Bêtement, j’espère encore les genoux d’une femme, ou peut-être d’un enfant.


La cage a rétréci - je ne la vois pas, mais je la sens.

Ce n’est plus un wagon, c’est autre chose.

Un camion ?


Un camion.

La route est rocailleuse, d’abord ; puis lisse, droite, douce comme un ruban.

Je m’énerve.

Tout à coup, je m’énerve et je hurle :

- Je ne suis pas une marchandise ! Je suis de l’art, de l’amour et du temps…

- Hey, mec ! râle-t-on à mes côtés. Calme-toi, tu veux ?

- Ouais, renchérit-on plus loin. Tu nous fais chier, le Pinard. Tu te crois mieux que nous autres ?!

Je me raisonne, me tempère. Je ne veux pas d’ennemis, sans compter que la route est peut-être encore longue.

Au final, j’abdique : OK, je suis une marchandise. Si je n’étais pas une marchandise, je ne voyagerais pas. C’est chouette de voyager, même sans voir le paysage.


J’ai du corps, paraît-il.

Alors, mon corps dans l’espace.

C’est bien. Tout va bien.


Maintenant, j’entends de la musique, je reconnais le morceau – Summer Wine.


« Strawberries cherries and an angel's kiss in spring /

My summer wine is really made from all these things »


La radio hurle dans l’habitacle du semi-remorque. C’est, bien sûr, la version de Lana del Rey. Moi, je préfère l’originale, Lee Hazlewood et Nancy Sinatra. Pourtant je suis jeune, je suis de 2012 ; mais on dirait que je viens de loin, de très loin, des entrailles de la terre.

Si je n’ai pas de souvenirs, j’ai un passé.

Si je n’ai pas d’avenir, j’ai une destinée.


Nancy Sinatra


Je suis abandonné dans un bureau de Poste.

Je le sais parce que pendant des jours, je ne bouge plus. J’attends. Je suis enfermé dans une bouteille, la bouteille dans un carton, le carton dans un casier, le casier dans une pièce, la pièce dans un bâtiment, le bâtiment dans une ville, la ville dans l’univers.

J’entends des voix, mais je suis seul ; plus personne ne me parle. Ils me manquent, les crétins du semi-remorque. Je me demande ce qu’ils étaient, pour râler à ce point. Des patates ? Des fruits confits ? Des boîtes de thon ? Des bidons d’huile ?

J’attends ma destinée, je n’en peux plus.


Elle a signé.

C’est une femme. Une jeune femme, il me semble. La voix est un peu rauque - fumeuse - mais le ton juvénile.

Je frétille, grisé.

Cela paraît idiot, je sais. Je vais bientôt mourir. Etre avalé, ingéré, englouti, digéré. Je vais disparaître. Tel est mon destin, ce pourquoi je suis né. Mais le souvenir autour de moi perdurera longtemps – des années, des dizaines d’années. Ad vitam ?

Je me sens pétiller.

Il faut que je me calme, je vais me bouchonner.


Assise dans le divan bleu roi qui orne son salon, elle arrache les pans du carton d’emballage à grands coups de ciseaux. Elle est du genre impatient, j’aime ça.

Je me suis trompé, elle n’est pas si jeune – mais bien conservée. Entière, racée.

Elle me détaille, sourit, murmure mon nom marqué sur l’étiquette. Elle me regarde au fond de l’âme, se lève avec moi, se place devant la fenêtre. Le col de ma bouteille se réchauffe sous sa paume, la lumière me transperce, je rougis.

Je suis un vin d’automne, mais j’ai des couleurs de fruits rouges, framboises, cerises et compagnie, je suis festif – summer wine. Je lui plais, c’est tout ce qui compte.

J’ai envie de m’exciter, de prendre des formes, de sortir par le goulot étroit déguisé en génie de la lampe. Mais je reste sage, je la regarde se recoiffer, mettre du rouge à lèvres, elle est belle, mûre, elle a des rides comme les ceps qui m’ont engendré.

Elle disparaît un instant, puis deux verres en cristal viennent se poser de part et d’autre de moi. Elle se rassied dans le canapé et, entre ses cuisses gainées de nylon noir, me libère.

Je mourrai, finalement, près des genoux d’une femme.


Je suis débouché. Délivré. Aéré.

Dans le reflet de la bouteille qui me contient encore, je la vois évoluer dans l’espace, allumer des bougies et une cigarette, porter une main distraite à ses cheveux dorés.


La sonnette retentit - stridente.

- Bonsoir, dit-elle.

L’homme entre mais, reclu au bord de la table, je ne peux pas le voir. Je l’imagine, le suppose. Je l’espère élégant, puissant, équilibré comme moi, avec un cœur très rouge, et long en bouche.

- Tu veux un verre de vin ?

La porte claque, elle lui sourit.

Delphine Bertholon



© Pascal Ito


Le nez de Onzième Sens


Seule Delphine pouvait ainsi s'imaginer en vin voyageur, en vin impatient, en vin plaisir. Avec tendresse, sa délicate signature. Que l'on retrouve dans Dahlia (Flammarion), sa dernière publication qui se coule dans les émotions d'adolescence maladroite, lorsque rien n'est figé, et que, malgré les certitudes, les déterminismes basculent. Dahlia, ce si ravissant prénom que Delphine met joliment à mal. Retour nourri de souvenirs persos sur la vie des ados des années 90, qui explore le thème très sensible des secrets de famille (nous sommes tous concernés). Secrets de famille qui ne le restent jamais, en fait. Onzième publication de Delphine, en mode majeur, pour la romancière de "Coeur-naufrage" (JC Lattès) et "Celle qui marche la nuit" (Albin-Michel), prix Sésame 2019, également scénariste de "Madame Hollywood" et "Yes we can". Commencer l'année avec Delphine, c'est la débuter tranquillement, naturellement, confraternellement, joyeusement. Et généreusement, puisque Delphine fait partie de ces auteurs qui défendent nos droits, en dénonçant la précarité de notre profession, et en soutenant publiquement nos revendications (voir sa tribune dans ActuaLitté de juillet 2018), alors que la plupart d'entre nous, nous râlons dans notre coin (charmant ou pas), velléitaires, acides, grognons, fatalistes. Delphine, pour sa part, monte au créneau pour la grande majorité résignée. Alors, c'est plutôt réjouissant d'également accompagner notre ambassadrice, si sage en chignon (se méfier de l'eau qui dort), dans son réveillon de Noël en famille, dans le Beaujolais, sans boire de beaujolais, mais du champagne et du sablet ! Comme elle nous le raconte :


"Chez moi, nous avons toujours aimé le vin. D’ailleurs, nous fêtons Noël dans le Beaujolais, entourés de vignes et de pierres dorées. L’apéritif est au champagne, un Charles Lafitte offert par mon oncle : les bouteilles sont si jolies que tous les ans, comme un rituel cocasse, on parle de les transformer en pieds de lampe..."



"...Le vin rouge varie selon les années : celui-ci a été apporté par Guillaume, qui choisit toujours très bien. J’adore le vin rouge mais, si je suis très forte pour le boire, je suis nettement moins douée pour en parler : c’est bien pour ça que je l’ai transformé en personnage de fiction ! Le Sablet du Noël 2021, je l’ai affublé, à tort ou à raison, de l’adjectif « doux ». Délicieux et doux, réconfortant comme un petit pull en mohair… Ou comme ma famille !"



Dites, les filles et les garçons, les écrivaines et les écrivains, à force d'entendre nous avouer à Onzième Sens que vous ne savez pas parler du vin (même une fille de Lyon, et du Beaujolais !), on va dignement organiser une fête joyeuse des ignorants de l'oenologie pour régler ce problème... (doivent se sentir visés ici aussi : Jennifer Murzeau, Jean-Paul Carminati, Madeline Roth, Pia Petersen, Borris et quelques autres...)... D'autant qu'à tous les coups, il s'agit comme d'habitude de fausse modestie, puisque comme Delphine, vous savez tant trouver les mots...


On abandonne traîtreusement le beaujolais chez les Bertholon à Noël, et on ouvre volontiers la cuvée "Orgueil de France Brut", 100 % chardonnay, d'agrumes, de poires et d'abricots confits, une cuvée briochée (ça passe même pour le brunch du 25, donc), un festival de bulles fines, si long que la douce liaison avec le sablet s'opère naturellement.


Nous voici donc de retour à Sablet, terre bénie des écrivaines et écrivains, et ses Journées du Livre (narrées dans Onzième Sens déjà cet été par Michel Quint, et Éric Calatraba). Une nouvelle fois, la famille Bertholon a la main sûre : Domaine des Pasquiers 2019, comme le vin voyageur de Delphine, "au coeur très rouge et long en bouche".



Robe rubis, assemblage grenache-syrah-mourvèdre. Ça tombe bien : nous avions bu la cuvée 2017 (mais aussi le blanc), l'an dernier, sur les terres de la famille Lambert, avec Fred Bénistant, directeur de la création de Woolworths : une belle concentration d'épices et de réglisse, avec un nez et une première bouche de bigarreaux. De l'éclat et de l'équilibre, de la générosité. Comme Delphine, éclaireuse de l'année 2022 pour Onzième Sens.



Grapillage avec Fred Bénistant



Domaine des Pasquiers

10, route d'Orange 84110 Sablet

0490468397

www.domainedespasquiers.fr