Christian Chevandier : l'histoire du pot (46 centilitres)




L'historien Christian Chevandier revient sur l'histoire essentielle du pot (7 cm de diamètre extérieur, 29 de hauteur, 46 centilitres), et sur sa propre destinée, nous donnant l'occasion de déguster la cuvée "Terra Nostra", Saint-Joseph d'Emmanuel Barou. Que du bonheur !


 

Christian Chevandier

Son document : Mémoires d'une tragédie (Robert Laffont)









Le nez de Onzième Sens


On attendait fébrilement le texte de Christian Chevandier, professeur des universités, historien des métiers, retiré depuis peu de l'Université du Havre, et de la Sorbonne, dans un village du Luberon. On espérait une contribution à la hauteur de sa réputation d'historien avec son actif déjà une somme éditoriale impressionnante : quinze titres, représentatifs de son travail sur les cheminots, les métiers de l'hôpital, les croque-morts, et les policiers. Puisque Christian est depuis dix ans l'historien de la police, avec notamment son histoire des gardiens de la paix : "Policiers dans la ville" (Gallimard 2012). En 2015, pour son ouvrage "Été 44, l'insurrection des policiers de Paris" (éditions du Vendémiaire), lui a été décerné le prix Philippe Viannay. Nous étions particulièrement honorés d'avoir retenu l'attention d'un si éminent universitaire, dont le dernier travail, considérable, a consisté à rassembler les témoignages des policiers intervenus dans Paris et au Stade de France à Saint-Denis la nuit du 13 novembre 2015, pour l'écriture de "Mémoires d'une tragédie" (Robert Laffont 2022). Ce dernier document, que l'on lit comme un thriller, donne la parole à soixante policiers qui dans la soirée du 13 novembre, en service ou non, ont foncé sur les lieux des attentats. On est embarqué avec eux, quittant leurs foyers, leurs commissariats, leurs postes de commandement pour vivre les heures les plus cruciales de leur carrière. Derrière les drames individuels vécus cette nuit de terreur, Christian met en lumière le sens du dévouement, et celui, essentiel, de la solidarité, qui a porté l'intervention des policiers en uniformes et en civil. Leurs doutes, aussi. Et leur engagement, notamment au cours des heures si lourdes de la libération des otages du Bataclan, détaillées, minutées, nous maintenant au plus près des émotions des policiers. "Mémoires d'une tragédie" représente l'ouvrage référence du travail des fonctionnaires de police pendant cette épouvantable nuit.


Voilà pourquoi nous étions impatients de découvrir le texte de haute tenue de Christian, avec cet impératif de responsabilité au regard de la réputation de ce grand (à tous les sens du terme) professeur émérite des universités. Et puis, nous avons eu...


"Sur le pot".


Nous avions oublié combien le garçon est aussi un provocateur né. Puisque derrière ce titre trivial se cache une histoire familiale lyonnaise de grande tendresse, où il est question, aussi, de Saint-Joseph... Merci au petit-fils de Marius et Victor !


Vincent Crouzet






Sur le Pot, par Christian Chevandier


I) Le pot lyonnais


Sur le pot, on pourrait écrire bien des choses. Sur les amphores romaines aussi. Sur les tonneaux gaulois… Ce n’est qu’au milieu du XVIIe qu’a pu être mise au point le flacon en verre qui s’est révélée idéale pour transporter et conserver le vin. Et il a fallu le suivant pour que cela se fasse en France. Un usage plus pertinent du charbon a permis une production de masse de bouteilles de plus en plus solides. Tout cela s’est alors un peu unifié puis perpétué, tout en gardant des particularités par province.


À Lyon, c’est le « pot » de 46 centilitres qui est devenu courant. Véritable mythe, il explique pour certains une révolte de canuts, les ouvriers de la soie, protestant dans les années 1840 contre le passage d’une bouteille d’un demi-litre à celle de 46 centilitres. Dans leur quartier de la Croix-Rousse, la société ouvrière des « Voraces » aurait même eu pour fonction de se soulever contre une telle forfaiture. Personne n’est obligé d’y croire mais, cent ans plus tard, ces pots d’un verre solide, assez épais, étaient encore en usage. Et au début du XXIe siècle, la quincaillerie la plus célèbre de Marseille (et sans doute de l’univers) les propose, vides, à 13,20 euros pièce.


Colline de la Croix-Rousse


II) Les pots des jours sans


Comme tout conflit armé, la Seconde Guerre mondiale a été une période de restrictions. Très vite, certaines denrées ont été contingentées. En 1940, dès le mois de février, donc avant l’Occupation, des petits panneaux « Aujourd’hui jour sans alcool » apparurent à la porte des estaminets. Sans être vraiment respectés. Dès leur arrivée, les Allemands emportèrent tout le vin qu’ils trouvaient, aussi bien pour leurs troupes que pour leurs civils. Et aussi pour s’en servir à fabriquer schnaps et autres alcools forts. A partir de la fin de l’été, tout cela a conduit Vichy à intensifier le rationnement et les « jours sans » étaient censés être plus respectés. Etaient censés, car c’était devenu plus encore un jeu national que de contourner les interdictions. Ainsi, Vichy condamnait le pastis comme une des causes de la défaite, et l’avait interdit. Mais un peu partout, et surtout à Marseille, des distilleries clandestines installées dans des appartements approvisionnaient les bars. Pour le vin, une partie de la récolte était dissimulée : dans le Beaujolais, on utilisait d’anciennes fosse à purin et en Provence des « piles » originellement destinées à conserver des réserves d’eau.


En ce temps-là, le fils de Victor avait 20 ans et l’avait convaincu qu’il était amoureux. Peut-être le jeune homme n’avait-il pas été précisé que cela durait depuis quatre ans, toujours est-il qu’il voulait épouser la belle, de deux ans sa cadette. Les parents de cette dernière étaient au courant. Son père, Marius, l’avait même suivie un jour, discrètement croyait-il jusqu’à ce que la jeune femme, une force de caractère, le repère et se porte à sa rencontre : « Et alors ? T’es malin maintenant… » Bref, Victor avait finit par aller voir Marius chez lui, dans son appartement au quatrième étage d’un immeuble de la fin du siècle précédent. Demander la main de la jeune fille, ce n’était déjà pas facile, mais l’obtenir, ce n’était vraiment pas gagné. D’autant que la fille avait fait des études et que le garçon était ouvrier. L’accueil fut froid, mais les deux pères discutèrent un peu. Et comme ils étaient de la même génération, la conversation vint sur les tranchées et la Grande Guerre, celle de 1914-1918. C’est là qu’ils se rendirent compte qu’ils s’étaient trouvés tous deux à Verdun au printemps 1916.



Il fallait arroser ça, les fiançailles dont il était désormais certain qu’elles s’annonçaient, mais peut-être aussi ces souvenirs communs de l’enfer. Et de toute façon, quelle qu’en soit la raison, ça s’arrose. Victor et Marius descendirent tous deux chez Margot, l’estaminet au croisement de la rue Garibaldi et de la rue Félix Faure, à quelques pas de là. On rentrait à l’angle des rues, une première salle, puis une deuxième derrière un mur en briques de verre. Au mur d’un jaune déjà passé, éclairé par la lumière du jour, le café n’était pas si sombre que cela. L’arrière-salle était même claire, avec sa large vitrine opacifiée, pas encore éclatée par un bombardement. C’est là que, jour sans oblige, se sont installés les deux pères.


En règle générale, c’était de la piquette des environs de la ville ou du Beaujolais, considéré avant la deuxième moitié du XXe siècle comme un vin sans qualité, que l’on servait dans ces pots. Pourquoi, ce jour-là, fut-ce un Saint-Joseph fort apprécié que le patron a servi ? Parce que Verdun le méritait, ou parce que l’amour de leurs enfants le valait bien ? Toujours est-il que tous deux ont bu plusieurs pots, certes à une époque où le taux d’alcool des vins était proche de dix degrés. Mais plusieurs pots de Saint-Joseph, surtout un jour sans, c’est cher. En ce temps, l’addition était calculée en mesurant les pots alignés. Un pot, c’est 7 cm de diamètre extérieur, et 29 de hauteur. Si l’on enlève 7 cm à l’addition, cela fait un pot à payer en moins. Ni une, ni deux, les deux anciens poilus désormais complices se mettent d’accord pour subtiliser un pot vide, que Victor glisse discrètement dans son gilet et emporte chez lui.




III Le pot entre les livres


Le petit-fils de Marius et Victor n’a pas gardé grand-chose de son grand-père maternel, mort lorsqu’il était petit. Il se rappelle un peu, sans doute à cause de quelques photos, un monsieur très digne, maigre, moustachu. Il se souvient mieux de son grand-père paternel, qu’il à perdu lorsqu’il avait huit ans. Plus jovial, ressemblant beaucoup à son fils, le père du petit-fils. Moustachu aussi, et c’est peut-être un héritage de ses deux grand-pères. Toujours est-il que parmi les objets récupérés du grand-père paternel, il y a quelques livres, une édition très vieille et plus ou moins originale, à vingt ans près, des Misérables. Il y a un autre livre. Victor, vingt ans en 1914, en avait quarante-cinq en 1939, quand il a été rappelé dans l’infanterie comme sous-off. En mai 1940, son régiment a tenté au prix de la vie de 190 de ses soldats d’arrêter l’offensive allemande sur le Chemin-des-Dames, lieu emblématique de la Grande Guerre où Victor avait combattu 23 ans auparavant. Puis le régiment s’est retiré en ordre en direction du sud, où il a été dissous en juillet et les réservistes démobilisés. De son séjour dans le Midi, Victor a rapporté à son fils un livre publié une décennie plus tôt, Calendal, poème provençal de Frédéric Mistral en édition bilingue provençal/français.




Outre ces livres, le fils de Victor a remis à son fils « le » pot. Avec sa femme, ils ont expliqué comment leurs pères respectifs se l’étaient approprié. Un mélange d’amusement mais aussi un certain malaise, pas seulement parce que la bouteille avait été dérobée et que ça ne se fait pas. Tous deux savaient que les pères sont revenus abimés de la Grande Guerre, que cela (mais peut-être pas uniquement cela) a expliqué un goût peu modéré pour le vin. Ils n’ont pas vécu la vie du capitaine Conan, le héros du roman de Roger Vercel, prix Goncourt en 1934, mais leur âge adulte en a été bien assombri. Et la jeunesse de leurs enfants aussi. Devenus parents, ils l’ont expliqué à leurs propres enfants. « Le » pot fait partie de l’histoire du petit-fils de Victor et Marius, dont les amis ne comprennent pas pourquoi, lorsqu’il sort une bouteille de Saint-Joseph, il en verse les deux tiers dans un singulier flacon de 46 centilitres.


Christian Chevandier




 

Un soir, fin mai, on a décidé de fêter ce beau texte, et d'honorer Marius et Victor, chez Christian et Christine, dans la cour de leur maison fleurie en Provence. On n'est pas venu les mains vides, et puisqu'il est question de Saint-Joseph, l'occasion était trop bonne (toutes les occasions sont bonnes) pour dégotter dans la cave un Saint-Jo au niveau de la contribution de Christian : cuvée Terra Nostra 2019 du domaine Barou. On aurait aimé le garder une année de plus, mais on a craqué, et on a eu raison ! Il y a quelques mois, pour inaugurer Onzième Sens, le grand traducteur Gilles Berton nous avait décrit sa passion pour la cuvée "Un autre monde", également produite par Emmanuel Barou, le pape du bio en appellation Saint-Joseph, et cette fois nous nous sommes joyeusement attaqués au haut de gamme. Évidemment, religieusement, Christian a versé le "Terra Nostra" ("les deux tiers !") dans le fameux pot subtilisé par Marius ! Il faisait bon ce soir-là, le vin était dense, profond, la figue s'abandonnant aux notes grillées, pour glisser vers le caramel, dans le chant du petit-duc.


Domaine Barou

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