L'Éden de Luce Michel

Dernière mise à jour : 30 sept. 2021

La route des étés d'enfance de Luce Michel nous conduit sur des plages oniriques, empruntant celle des grands domaines du Var, jusqu'au paradis de Château Léoube

 

Luce Michel


Sa dernière parution : L'évangile selon Tinder

(Robert Laffont)



 

Le "nez" de Onzième Sens


Les Boomers, on a ça en nous. L'embarquement dans la voiture des vacances illuminées d'un soleil tempéré. On se souvient des bons Esso, de l'apprentissage de notre premier mot compliqué (hydrocution), des premiers coups de soleil, des pique-niques sous bobs trop larges, et puis de la mer. "La mer !" au détour d'un virage. Luce a de la chance, elle est née avec la Méditerranée pour camarade. Fille du Sud aux épaules dorées, la plage est son jardin. Les plages du Var plus précisément, ces enclaves de juste langueur, avec des pins pour parasols, cigales en BO et eaux cristallines. Mais lorsqu'on a cinq ans, on ignore que derrière la première bande de littoral, mûrissent les grappes des prestigieux domaines de Provence. Clos Mireille, Ott, Frégate, Léoube... Luce a grandi, elle est devenue journaliste, traductrice, écrivaine. On s'est offert entre deux confinements, à la Journée des Écrivains de Provence à Trets, le document de Luce, "Un homme blessé" (Au Diable Vauvert), la bio d'Hemingway à 20 ans, que l'on a conjugué avec bonheur à la lecture de "Paris est une fête". Depuis, est né "L'Évangile selon Tinder" (Robert Laffont), écrit à quatre mains avec le globe-trotteur-traducteur-romancier et ami Thierry Maugenest, texte nominé pour le prix de Villeneuve-sur-Lot, le festival littéraire créé par Jean-Luc Barré. Ensemble, Luce et Thierry ont imaginé le grand roman amoureux sous Tinder. Thierry a fait appel à Luce pour se couler dans le personnage d'Emma, journaliste-enquêtrice immergée dans le monde (palpitant-hasardeux-impitoyable ?) des rencontres en ligne. Vif, curieux, tendre, sans oublier de rire, puisque sans humour, les réseaux sociaux sont amour triste. Mais reprenons la machine à remonter le temps heureux, direction plein Sud. En route !




Nids-de-poule, pan bagnat, crème solaire et route des rosés de Provence, par Luce Michel


Quand on arrive dans La Londe, il ne faut pas rater la rue sur la droite, au croisement. Des commerces, un ou deux ronds-points, puis, plus loin, une bifurcation. On évite de s’engager vers l’Argentière, on continue tout droit.


Là, la route se fait plus étroite, serpente entre vignes et monts, et au détour d’un virage, la mer se dessine.


Enfants, nous ne rations jamais cet instant où elle allait enfin apparaître, puisque, après tout, c’était elle notre destination. Dépasser le Clos Mireille, s’émerveiller d’un domaine Ott nous indifféraient au plus haut point. Nous, c’était arriver à l’Estagnol qui nous motivait. On comptait les nids-de-poule, on savait très bien ceux qui avaient été comblés, les nouveau-nés parce qu’une pelletée de béton avait été jetée là à la va vite. On rebondissait dans la voiture, on se faisait croire que c’était comme à la fête foraine, les suspensions morflaient, nous on riait, les parents exigeaient parfois le silence.



La veille du départ, nos tantes avaient préparé les pan bagnat. Tomates, thon, poivron, et une vinaigrette qui rendrait le pain moelleux à souhait étaient sagement enfermés dans les glacières. Notre convoi, car c’en était un, s’élancerait au chant du coq, raflant au passage le pain commandé à la boulangerie du village.


Je me souviens encore des réveils trop matinaux, de l’excitation née de l’expédition pour rejoindre cette plage où nous passerions la journée, à seulement une vingtaine de kilomètres de la maison. Mon père chercherait sans succès à m’enduire de crème solaire, à s’assurer que je porte bien mon chapeau, mes brassards, que je n’aille pas où je n’avais pas pied. Nos tantes voudraient nous faire rester à l’ombre après le pan bagnat, dévoré dans l’eau, autrement on avait trop chaud et puis on avait peur des guêpes, disait-on et les parents feraient semblant de croire à nos excuses, installés sous les parasols. On cuirait un peu trop, on partirait explorer les criques adjacentes dans des tongs qui menaçaient de nous fouler les chevilles à chaque pas ou presque. On nagerait. On se disputerait les places dans les voitures au retour. Ou sur le bateau d’un de mes oncles, pour nous le plus merveilleux des yachts.


La petite Luce à la plage

Je me souviens des retours dans la vieille Tchi-Tchi de mon oncle et ma tante, une Volkswagen orange dont seuls les afficionados se rappellent, d’autant que ce nom dont nous l’affublions n’appartenait qu’à elle. Assis sur les barres permettant de baisser la capote, on prenait le vent de toutes parts, ma cousine s’endormait, ivre de soleil, de vent et de mer, et je luttais pour ne pas faire de même, pour me laisser encore enivrer un peu par l’odeur des vignes qui avaient trop chaud, des raisins qui mûrissaient parfois trop vite, totalement inconsciente de l’angoisse que les aléas climatiques pouvaient faire naître chez les viticulteurs. Il faut dire qu’à l’époque, la vie l’été dans le Var était assez simple : il faisait beau et chaud, parfois le mistral soufflait trois jours, puis les orages éclataient le 15 août, le temps tournait, il fallait se rendre à Toulon acheter un tablier et un cartable, on retrouvait la puanteur des pots d’échappement, il y avait trop de bruit. Puis les premières figues arrivaient à l’atelier d’emballage adjacent à la maison, notre temps était alors compté. L’été qu’on avait cru immortel sonnait un glas silencieux, mais dont les vibrations ne nous échappaient pas.


Le vin, c’était aussi les quelques pieds de vigne de mon grand-père, où il m’avait emmenée un matin, à la fraîche, un panier au bras, sa main dans la mienne. Ce vin dont il buvait un verre, pas plus, à chaque repas, et que mes cousins plus âgés taxaient d’antigel.


Après l’enfance et l’Estagnol, il y a eu Brégançon et son château. On y faisait le plein de rosé quand personne n’en buvait vraiment encore, quand tout le monde se foutait qu’il soit parfumé au pamplemousse ou à la fraise. On achetait des bouteilles par caisse, on fêtait l’été avec du pétillant qui remplaçait nos Perriers des années précédentes. On était bien, on était chez nous, on ne roulait plus dans la Tchi-Tchi les cheveux au vent, les voitures étaient climatisées, mais quand même c’était la Méditerranée et la peau qui pique, le sable qui envahit les draps moites à l’heure de la sieste, les bars de plage où l’on échangeait des œillades avec des barmen blasés mais souriants en buvant des cocktails trop sucrés. On avait un peu mal au cœur, mal au crâne le lendemain, mais il n’était pas question de parasol, on s’enduisait plutôt d’huile de coco, on comparait nos marques de bronzage, on oubliait de se démêler les cheveux certains soirs, on était épuisés de tant de bonheur.


Puis, il y a eu Léoube. On a vu au fil des ans pousser les oliviers plantés par le nouveau propriétaire, un millionnaire anglais, qui sert sur son yacht les produits de ses terres. Il a rénové le château, mais on raconte qu’il n’y dort pas, qu’il préfère rester mouiller au large. Il a rénové les cuves, les entrepôts, les hangars. Les oliviers ont grandi. Les vignes aussi. Il a aménagé la plage, la gargote est devenue un restaurant de plus en plus chic au fil des ans. Un restaurant d’adultes, quoi, où nous allons maintenant déjeuner à grandes tablées de couples et d’enfants qui s’égaient vers l’aire de jeux avant de nous rejoindre. Leur glace qui fond, la condensation sur nos verres, l’ombre des oliviers, des rideaux blancs que la brise agite, les rires plus étouffés qu’à vingt ans, mais les rires quand même. Et l’amitié toujours.


On reprend la route, cette fois, c’est nous qui râlons des maillots mouillés sur la banquette arrière, du wakeboard pas rincé, de la perte d’un râteau sur la plage.


Mais toujours, aux mêmes virages de cette route que je pourrais prendre les yeux fermés, je retrouve les sensations d’avant. La permanence de l’été, la violence du chant des cigales, la trace des incendies qui plus d’une fois nous ont fait pleurer la perte d’hectares de forêt, le goût sur mon palais d’un rosé trop frais, d’un blanc sucré. La saveur du bonheur.

Luce Michel



Photo Daniel Wilke


Château Léoube, à Onzième Sens, ça nous parle (ça fait sens, donc). Puisque, sous les meilleurs auspices de Bruno Bozzer, caviste à Annecy (La Java des Flacons, repaire d'amitié), les croisières du festival des "Pontons Flingueurs" se sont amusées plus encore dans la douce euphorie prodiguée par les rosés, rouges et blancs de Château Léoube, domaine béni des Dieux, et de Lord Bamford son propriétaire. Mais de ces vins gorgés de lumière, c'est Bruno qui nous en parle le mieux, et ne tarit pas d'éloges tant sur Romain Ott qui veille sur les soixante-dix hectares de vigne, que sur la qualité des cuvées. "D'abord, c'est une conversion bio de pure conviction, qui s'inscrit dans le patrimoine environnemental du domaine. Cet engagement est celui de Lord Bamford, et celui de Romain, qui élabore, grâce à sa "philosophie de l'Essentiel" des vins lumineux depuis vingt-et-un ans..."




Il ne suffit pas de mettre de l'argent dans un domaine, encore faut-il engager de la passion, penser aux lendemains, et garantir des vins élégants. Bruno met en garde contre cette tendance à produire de plus en plus de rosés patauds, doucereux, faciles, et, tout au contraire, encense les grands rosés de Léoube, telle la cuvée Léoube La Londe : "C'est un pur jus de goutte, si simple, si clair, très pâle, un premier jus sans tanins, d'une grande minéralité, précis, un rosé de terroir qui coche tous les critères d'un grand blanc racé de Bourgogne..."

Cuvée La Londe


Luce Michel, en nous guidant jusqu'aux plages du Pellegrin et de l'Estagnol, à portée du Fort de Brégançon nous a donc mené vers un Éden préservé :


 

Château Léoube

2387 route de Léoube

83230 Bormes-les-Mimosas 0494648003

info@leoube.com

Et pour découvrir le domaine, le 19 septembre une ballade botanique suivie d'une dégustation vous est proposée... (réservation sur le site en ligne du domaine)


Photo Daniel Wilke


Remerciements au Château Léoube pour la qualité des photos