On est allé boire un verre avec Pia Petersen chez Tandem

Dernière mise à jour : 30 août 2021

Pia Petersen se console de la disparition progressive du vin dans nos civilisations avec du Minervois et des Côtes du Roussillon, chez Tandem, l'excellent bistrot à vins bios de la Butte aux Cailles...


 

Pia Petersen


Sa dernière parution :

Paradigma (Les Arènes)



 

Le "nez" de Onzième Sens


On a envie d'aller boire un coup avec qui ? Avec Pia Petersen, cela coule de (onzième) sens. Parce qu'on a envie, et besoin, d'une soirée pas comme les autres, avec de l'esprit, de l'évasion, les fenêtres grandes ouvertes sur ailleurs, un brin d'excentricité, de mauvaise foi (aussi) mais surtout de sincérité. Longtemps éditée chez Actes Sud, Pia a publié "Paradigma", son dernier roman, aux Arènes. Texte qui englobe les espoirs et les peurs des sociétés cotemporaines occidentales : abandon des masses, révoltes, insurrections et manipulations, répression, impact des réseaux sociaux, activisme de ses pirates, fractures des mondes, sur fond de soirée des Oscars, et de Los Angeles cité crépusculaire, où Pia trouve refuge pourtant une partie de l'année. Cependant, pour rejoindre L.A, il faut évidemment s'embarquer sur l'un de ces longs vols, transatlantiques et transcontinentaux, où celle qui redoute l'avion recherche le réconfort d'un verre de vin décent. Mais, dans certaines contrées, le vin s'estompe, et avec son texte, Pia nous entraîne dans un voyage dans le temps vers le Danemark de son enfance, et le ciel américain (mais pas que...), privée de vin... Pia nous délivre un grand texte, à sa mesure, à sa démesure. Elle fait partie de ce cercle si restreint de romanciers étrangers écrivant en français, que Pia a dompté en suivant un cursus de philopsophie en Sorbonne, tant et mieux qu'elle reçoit en 2014 le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature française... Avant d'aller boire un coup, et plus, chez Tandem, notre cantine à vins bios sur la Butte aux Cailles, embarquement immédiat aux côtés de Pia...


Cuvée La Londe


Ce petit brin d'ivresse, par Pia Petersen


Le vin traverse ma vie depuis mon enfance. Quand j’y pense, le vin fait partie de mes meilleurs souvenirs. Ma mère, qui s’était réinstallée au Danemark après plusieurs années à Paris, était une francophile, amoureuse de ce pays qu’elle avait quitté. Son rêve était de prendre sa retraite sous les palmiers à Cannes, et déguster du vin en regardant le soleil se coucher dans un drapé rose. Elle s’imposait dans notre petite ville du Danemark comme la Française. Tout était à la française. Les polars de Georges Simenon près de son lit et à côté de son canapé préféré, où elle faisait sa sieste. La salade en entrée. La baguette qu’elle achetait en revendiquant une connaissance impeccable de la France. Les Danois insistaient à appeler la baguette la flûte. La bière était le mot à éviter. Trop danois. Il arrivait qu’elle en bût une mais c’était rare et pour mon père de substitution, qui aimait la bière, il devait se résoudre à aimer le vin. On dînait tard, comme en France, et le soir, autour de la table, nos discussions se prolongeaient autour du vin blanc que ma mère vénérait.


Le vin était comme un fil conducteur, ce quelque chose qui évoquait le mot danois hygge. Un moment de partage, léger, spirituel, profond, où l’on se sentait plus français que danois. On discutait de tout, politique, économie, livres. Rien qu’avec le vin, on échappait à la lourdeur danoise pour nous trouver dans une sphère plus internationale, où l’ouverture d’esprit était une attitude à la fois savoureuse, pétillante et croustillante. Le vin rimait avec coquetterie, délicatesse, grâce, élégance, lingerie française, collants fins, chaussures assorties avec le sac à main. Le vin, c’était aller au musée avec notre mère qui voulait nous inculquer la culture à la française.


Ma sœur et moi leur devons beaucoup, à notre mère et au vin.


En temps normal, je pourrais dire qu’aujourd’hui, pendant que j’attends mon avion pour Los Angeles, je sirote lentement un verre de vin. Le voyage est indissociable de ce moment de hygge que le vin m’inspire. Hygge et partage et ce petit brin d’ivresse qui donne envie de rire. Je suis terrifiée à l’idée de voler et ne peux pas monter dans un avion sans ce verre de vin.


Si la covid-19 a mis fin à ces moments à l’aéroport, je garde tout de même le souvenir de ces instants où j’étais agréablement taquinée par un sentiment de peur et d’excitation et de contentement. Un profond plaisir à l’idée que dans quelques heures, je serai assise à ma place préférée, sur la terrasse d’un petit coffee-shop de South Pasadena, d’où je me repais du va-et-vient des habitants. J’adore cet endroit mais regrette profondément qu’ils ne servent pas de vin. Jamais le café ne pourra remplacer le plaisir d’un verre de vin sur une terrasse.


Jones Coffee Roasters


Si le vin s’apparente à un concept de vie, je dois quand même avouer que je ne suis pas une experte, et je ne prétends pas l’être. Ma poésie sur le vin lui-même, en tant que matière, est relativement limitée. Je ne peux pas citer les cépages, en nommant chaque saveur liée à la grappe de telle ou telle région. La différence entre domaine, château et vignoble reste floue. J’ai dû dire d’un vin qu’il était généreux une fois. Je sais qu’il vaut mieux choisir un vin mis en bouteille au domaine, et que les mélanges de raisins ne promettent rien de bien. J’ai pu, quelquefois, déguster de grands crus et là, en effet, j’ai goûté la différence entre un vin médiocre et un vin exquis. Il m’est arrivé de dire qu’un vin était délicieux et magnifique mais j’en avais déjà bu deux verres avant d’en arriver là. En général, je reconnais sans honte que je ne suis pas une connaisseuse. Puis, un mauvais vin inspire parfois une belle poésie.


Je me souviens d’un festival du livre au Cap Ferret qu’organise Patrick Hourquebie avec l’aide de l’éditrice Philippine Cruse. Nous étions invités dans la propriété d’un magnat du vin. Une terrasse magnifique surplombait la mer. Un véritable coin de paradis. Je ne me souviens plus de tous les écrivains présents mais il y avait Claro et Alain Mabanckou, un ami cher. Notre hôte nous avait servi un vin sorti de sa cave, un vin qu’il gardait pour lui, égoïstement, comme il disait. Le vin était divin. Tout à coup, je comprenais la réputation du vin comme le breuvage des dieux. Le ciel était ouvert et je distinguais la musique des anges. Le mot révélation prenait tout son sens. Un désir fou de vie et de rires me surprit. C’est dire que le vin m’avait impressionnée. Aucune religion n’a pu me convaincre de la possibilité réelle du divin mais le vin, à ce moment précis, a pu me convertir, le temps d’un verre. Ou deux. J’avoue avoir avancé mon verre pour un refill, comme le disent assez vulgairement les Américains.


Oui, le vin se structure en concept. Il traduit une manière d’être au monde, de vivre, d’apprécier et de goûter la vie. Hélas, le vin est passé de mode. Diabolisé par les Américains et par certains pays musulmans, il est remplacé par le café et le coca et cela prend des proportions préoccupantes. Le savoir-vivre est compromis et les soirées mondaines aux calembours et mots d’esprit sont vouées à la mort.

Pour ne pas oublier le verre de vin nécessaire.


Une fois, en route pour New Delhi, je montais à bord d’un avion russe. À bord de l’avion, pas de vin. L’alcool est strictement interdit dans les avions russes. Je peux en effet imaginer et donc comprendre qu’un avion plein de russes buvant de la vodka ne soit pas une bonne idée. En Russie, je changeai pour un avion Indien. Pas de vin non plus. Choquée que le vin ne soit pas universellement reconnu comme un médicament calmant pour un esprit torturé, j’étais relativement tendue et quand l’avion fit le grand huit, j’étais effrayée. La pensée du fatalisme indien ne m’aidait pas. Que ferait un pilote indien si l’avion présentait des problèmes de moteur ? Est-ce qu’il se résignerait immédiatement à une mort inévitable ? En laissant faire l’avion ? Je posais la question aux gens assis autour de moi mais personne ne parlait anglais. Avec des gouttes d’angoisse sur le front, je récitais un livre de philosophie, le seul que j’avais sur moi, pour calmer ma peur. À l’arrivée, j’avais dû perdre au moins trois kilos en eau. Je pense que les passagers étaient soulagés de me voir disparaître dans la foule. J’ai dû leur paraître quelque peu monstrueuse.


Le vin n’est finalement pas si universel que ça. Ou ne l’est plus. Là où j’ai été le plus frappée par l’effacement du vin comme concept de vie et principe fondateur d’un bon voyage en avion et la possibilité de tenir une bouteille de vin à la main en cas d’une éventuelle descente vers les enfers, ce fut dans un avion américain. Je ne me souviens plus si c’était American Airlines ou Delta. Sans m’être préparée à une désintoxication surprise, en prévoyant une petite bouteille dans mon sac, je montai dans l’avion, épouvantée à l’avance par mon imaginaire débridé et la conscience d’être dans une petite boite dans les airs, dont la chute signifierait ma mort, mais aussi frémissante de désir de ce vin mauvais qu’ils proposent, accompagné d’un plat infect qui contient néanmoins toutes les odeurs et plaisirs de ma destination, les couleurs du ciel californien, les palmiers et les bruits de Los Angeles, les fleurs et leur parfum si entêtant. L’appareil décolla et le staff commença la distribution des plateaux repas. Pas de vin sur le plateau. Je demandai au steward si c’était un oubli. Non. Il y a du vin mais c’est payant. Il me proposa du coca. C’est gratuit, il ajouta avec ce que je considère comme un léger mépris à mon égard. Je ne m’emporte jamais immédiatement. Je laisse mon exaspération monter graduellement, en interrogeant la personne afin de clairement comprendre la situation. Dans ce cas précis, j’étais aux prises avec l’impérialisme américain et cette arrogance qui est la leur et qui est mortifère pour la planète. Sur le moment, j’étais anti-américaine, au nom du patriotisme français. Je sentais l’Internationale murmurer dans mon ventre. J’appris que le vin était considéré comme un alcool et que le concept de hygge ne disait rien à cet américain, imbibé de coca. Le whisky était payant, idem pour le vin. Et que faites-vous pour les gens qui ont peur de voler ? Il ne faut pas voler, me répondit-il. Mais le coca est mauvais pour la santé, trop de sucre. Il était d’accord avec moi. Vous partez de la France et vous n’avez pas de vin, je lui dis. C’est un scandale diplomatique. Il n’était plus si sûr de lui, je voyais bien qu’il flanchait en se rangeant de mon côté même s’il n’était pas encore prêt à m’offrir un verre. Tant pis pour vous, j’ai dit. Pour oublier ce qui promettait de devenir le pire voyage de ma vie, j’avais allumé la télé sur le siège devant. Elle ne marchait pas. Je me suis déplacée. Les autres télés ne marchaient pas non plus. Je me suis levée et j’ai marché. Je m’arrêtais ici et là où il y avait des gens et on discutait de toutes les manières dont l’avion pouvait tomber. D’autres personnes se trouvaient face à un écran télé qui ne marchait pas. Eux aussi commençaient à faire les cent pas. À la fin, la moitié des voyageurs déambulait.


Sur le retour, la compagnie aérienne annonça que le vin était désormais offert sur cette ligne.

J’aime penser que j’ai joué un rôle dans cette décision si primordiale pour les voyages en avion.

Le Coca-Cola, l’ennemi juré du vin, s’infiltre partout dans le monde. Il s’accompagne la plupart du temps de hamburgers, de gâteaux, de chips. En Chine, il n’est plus possible de faire deux pas sans tomber sur un stand de Coca-Cola. En revanche, il est difficile de trouver du vin. Les Chinois goûtent l’idée du vin mais il relève plus du luxe que du geste quotidien. Cela dit, ils apprennent à en boire et avec un peu de chance, le vin pourra remplacer le Coca.


Aux États-Unis, dans mon supermarché local à Los Angeles, le vin est associé au pire des alcools. Boire du vin revient à commettre un crime. Quand je fais la queue avec mon panier, les Américains me demandent si je suis française. Je ne suis pas française mais curieuse, aussi je réponds oui. Comment avez-vous deviné ? À cause de mon panier, qui contient des légumes, des fruits et une bouteille de vin. Leurs caddies débordent de pizza, de chips, de coca, de gâteaux et ils tiennent à peine debout à cause de leur poids, trop lourd à porter. Le surpoids est devenu la nouvelle normalité. Je suis, moi, avec mes légumes et fruits, considérée maladive. Mais nombreux sont les caissiers qui me regardent avec envie. Se procurer du vin avec naturel, comme si c’était un acte normal, voir un reflet du quotidien leur semble extravagant et ils m’approuvent avec des thumbs-up, ravis de se trouver en présence d’un dernier résistant, encore debout sur la barricade, rempart à la fin absolue des plaisirs.


Copyright Duane Hanson


Mes expériences de vie liées au vin ne s’arrêtent pas à mes actes révolutionnaires à bord des avions, où j’ai pu sauver une partie de l’humanité volante d’un nervous breakdown causé par la pénurie de vin.


J’ai tenté, à une époque antérieure de ma vie, de sauver la littérature par le vin. Comme le savent les amoureux des livres, la fiction affronte depuis toujours l’apocalypse. La rentabilité et le profit effacent la littérature des rayons librairies, pour faire place à la vie pratique ou des livres faits sur mesure, avec des sujets qui plaisent. Les éditeurs et les libraires utilisent une partie de leur temps à pleurer sur le sort de la littérature, les libraires parce qu’ils n’ont que peu de clients et les éditeurs parce que les libraires ne peuvent pas donner davantage de chiffre d'affaire. Il y a tant de concurrents et le nombre de lecteurs ne cesse de diminuer spectaculairement. Et comment peut-on disposer d’un choix intelligent de livres s’il n’y a plus de libraires pour les vendre ? J’eus une idée brillante et me précipitai vers les éditeurs et les libraires pour leur en faire part. Pour attester de ma bonne foi, j’étais prête à investir l’argent dont je venais d’hériter dans l’expérimentation afin de démontrer que mon idée pouvait marcher.


Pour donner envie de fréquenter les librairies, il fallait combiner vin et livres dans un même endroit. Une librairie-café, où les tables seraient posées au milieu des livres. Le comptoir serait un comptoir de café et la caisse de la librairie. Ce serait idéal pour les soirées signature, vernissage, théâtre, concert, conte, débats thématiques. Et la cerise sur le gâteau : quand le client partait, il avait un livre sous le bras, ou le goût du vin encore en bouche. La librairie redevenait un lieu de vie où l’on se rencontrait pour débattre des idées autour d’un verre de vin. Les éditeurs et les libraires n’étaient guère emballés par mon idée et ne voulaient pas investir. Avec un ami, Bruno Gillot, libraire de profession et de cœur, nous avions relevé le défi pour créer l’une des premières librairies-cafés en France. Et ça avait marché. Appâtés par le vin, bon nombre de lecteurs revenaient vers la librairie et de nombreux jeunes qui n’y mettaient jamais les pieds venaient parce que c’était un lieu de vie, de partage de culture, de pensées, d’idées, de livres, de mots. Et de vin.

Pia Petersen




Et si l'on retrouvait Pia, chez Tandem, où, contrairement à Delta ou American Airlines, on trouve évidemment du vin, et du bon ? par Vincent Crouzet


Je sais qu'elle n'arrivera pas en retard, donc je parviens en avance chez Tandem, mon repaire sur la Butte aux Cailles. Juillet léger à Paris, même un peu frais : l'excellent prétexte pour boire des rouges généreux. Tandem, c'est d'abord l'association de deux frérots, Philippe le cuistot, et Nicolas en salle et en terrasse. Mais c'est toute une famille, avec Catherine, la maman, vive, malicieuse et parfois stoïque, qui prend les commandes, et encore Hugo, le neveu cool qui préfère passer ses soirées derrière le bar de l'établissement que devant un écran. On le comprend. En fait, quand on rejoint Tandem, on s'installe. On s'installe vraiment. Comme à la maison. La petite salle dans son jus si chaleureuse vous retient jusqu'à point d'heure l'hiver (et même l'automne, et au printemps). La terrasse ouvre la rue de la Butte aux Cailles (c'est au numéro 10). Le petit bar, sublime, réalisation de famille, offre le zinc le plus amical de la capitale, où l'on s'accoude après le dîner, et où l'on fait connaissance de gens bien (tout le temps). En début de soirée, Philippe se détend encore sur le banc Ville de Paris en face de la porte du bistrot. Parce que chez Tandem, on est encore dans un bistrot, où l'on mange aussi bien que l'on y boit. Cuisine bio, légère, simple, jamais apprêtée. On tient au goût ici. Et on veut aussi laisser toute la place au vin, puisqu'on est dans un bistrot à vins, et seulement de vins bios, où prédomine la découverte.


Catherine, Nico, Hugo


Le décor est planté. J'y suis planté, aussi, comme souvent. Table pour deux en terrasse. 19h30, horaire provincial, mais mon invitée surgit à l'heure pétante. Élégantissime, sur tons bleus, cheveux courts et lunettes rondes d'intellectuelle qu'elle est pleinement. Les têtes se tournent à son passage - les filles, et les garçons -, blonde Viking et yeux clairs (vive les poncifs sur les Danoises), voici Madame Pia Petersen, avec en laisse le chien Yanka, rescapé de la SPA, qui ne boude pas non plus son plaisir d'une soirée à la Butte aux Cailles. Je laisse à Pia la vue sur la mer, Yanka, jalousé, se cale dans les pieds de sa maîtresse, on soupire de se retrouver après tant de temps passé, et je confesse volontiers qu'il est si réconfortant de dîner avec une femme resplendissante sans la moindre arrière-pensée. Puisque nous sommes ici pour goûter du vin. Les yeux pétillants de Nicolas en chemise de lin rouge pétard nous y invitent. J'ai eu le temps de décider avec un peu d'autorité ce que nous dégusterons : des vins du Languedoc, les pépites dénichées par Nico et Philippe. Pour tout dire, à l'heure d'écrire cette chronique j'en ai oublié la cuisine (pardon Philippe !), mais Pia s'est régalé, l'essentiel, donc.


Avant de passer aux flacons, accordons-nous sur un élément essentiel : Pia est prolixe, on ne s'ennuie donc jamais, et Nico peine à nous proposer la carte aux références magiques. On va attaquer la soirée par un Côtes du Roussillon du Domaine Laguerre (aux étiquettes d'une sobriété et d'une classe absolues). Ouverture des hostilités. Pia s'interroge sur le thème de son texte pour Onzième Sens, mais trouve vite le sujet : le déclin du vin dans l'empire américain. Elle passe à Los Angeles la partie de sa vie heureuse, où elle constate la disparition progressive du vin. On tope pendant que Nico carafe la cuvée "EOS", un petit bijou produit par Éric Laguerre dans les Pyrénées Orientales. C'est rouge de rouge, rien pour déplaire à Pia. On précisera rubis assombri. Je fais le malin (en fait je connais trop bien la quille en question) : 80% grenache noir, 20% syrah. Pia se moque de ma cuistrerie. Elle l'avoue dans son texte : peu importe les cépages, le terroir, la vinification. Elle s'en fout : c'est bon, ou pas. Et elle a raison. Bon, ben là... "C'est bon !". Ouf. Je me tais, mais ce putain de fruit qui vous prend au nez et en bouche, c'est divin. On peut en boire tous les soirs. Faites l'amour et Laguerre, s'il vous plaît !



Entre deux écrivains, le premier réflexe, en début de longue soirée, c'est de dire du mal des autres, même de ceux qu'on aime finalement bien. C'est plutôt sain, sur le premier verre. Ceux qu'on a adorés il y a quinze ans, et qui ont mal tourné. On ne vieillit jamais bien dans ce milieu, c'est con. Sauf nous. Pia et moi. D'évidence. On taille des costards à à-peu-près tout Saint-Germain-des-Prés jusqu'à ce que deux roquets passent dans mon dos sur le trottoir, provoquant la furie de Yanka, le chien jusque là placide, sa laisse s'entortillant autour du pied du seau à carafe, cette dernière propulsée en l'air comme un bouchon. D'un étonnant réflexe (la survie), je sauve le Laguerre. En matière d'imprévus, rien n'égale une soirée avec Pia Petersen. D'autant qu'après m'avoir révélé tout le plaisir qu'elle prend à travailler avec son directeur littéraire aux éditions des Arènes, Aurélien Masson, elle m'entraîne sans plus attendre en Chine, un tropisme qui n'est pas nouveau pour elle. Nous enchaînons sur l'analyse géopolitique de l'expansion chinoise en Afrique. Nous nous accordons sur l'aveuglement occidental à surestimer la capacité militaire chinoise, et c'est sur l'expertise de la qualité des membres du comité central du parti que nous achevons - déjà - le Côtes de Roussillon. Pia est devenue éminente sinologue. À un tel point, que si j'étais resté un agent secret parano, j'aurais pu la suspecter d'appartenir au Guoanbu (les sournois services secrets chinois). Évidemment, on parle Chine, on parle donc pandémie, la blessure de Pia, la situation sanitaire l'empêchant de rejoindre Los Angeles.

On va se réconforter avec un second flacon, au bon loisir de Nico : ça s'appelle "Open Now" (on ne va pas l'ouvrir plus tard, c'est sûr, et puis c'est trop tard), on reste en 2019 (avant les grands désastres), c'est du Minervois du Domaine Hegarty Chamans. C'est bon, c'est pas bon ? Pia émet juste un "Waouuuu...", alors que je tente de faire abstraction de la dégustation à midi d'un Hautes-Côtes de Beaune du Domaine Naudin au Bonvivant (rue des Écoles)... Je dois maintenir pavillon haut. Mais je me rassure comme je peux, c'est bio et Demeter, ça ne fera pas mal à la tête, et c'est beaucoup mieux que ça : l'assemblage syrah - mourvèdre claque, épicé, et puis si rond en fin de bouche. Malgré juillet, le temps des cerises se poursuit joyeusement avec cette bouteille, dont le rouge de l'étiquette s'accorde si bien avec la chemise de Nico, alors que je tente de m'accrocher vaille que vaille au double-débit de Pia. Aucun doute : c'est Viking. C'est solide. Ça tient prodigieusement le choc. Et puis, ça nous manque tant, les soirées d'insouciance, où l'on voyage à deux, sans trop se préoccuper comment l'on va rentrer chacun de notre côté. À pieds nécesseraiment, puisque le métro est fermé lorsque l'on abandonne à regrets Nico et Hugo (Philippe, Catherine ont filé depuis longtemps !). Ça tombe bien : on a furieusement besoin de marcher. Place d'Italie, j'observe s'éloigner, dignes, Pia et Yanka, je conserve un dernier arôme de griotte sur le palais pourtant éprouvé. Promis, on se reverra vite. Il y a encore tant à raconter le monde qui n'est plus celui dont nous rêvions. Tant mieux, nous reviendrons chez Tandem où tout est bon.

Vincent Crouzet


 

Où ?

Chez Tandem

10 rue de la Butte aux Cailles

75013 Paris

0145803869





On a bu, joyeux...


 




Cuvée "EOS" du Domaine Laguerre, 2019

Côtes de Roussillon, robe plaisir,

fraîcheur surprise, éclat irrésistible : c'est jouissif !



Domaine Laguerre

12, rue de la Mairie,

66220 Saint-Martin de Fenouillet

0468592692

domaine.laguerre@orange.fr





 



Cuvée "Open Now" du domaine Hegarty Chamans, 2019, Minervois, création de l'étourdissante (d'après les échos) oenologue et vignificatrice Jessica Servet, une orgie de cerises et fraises pour un vin qui se tient droit, dans un plaisir pourtant déraisonnable.







Domaine Hegarty Chamans

11160 Trausse

0468784621

info@hegartychamans.com