Philippe Hauret : "Le vin, c'est une fille facile (ou difficile)..."

Dernière mise à jour : 8 janv.




Philippe Hauret puise dans ses lointains souvenirs de jeunesse turbulente pour nous transporter en Peugeot 104 dans le vignoble gardois, dans la moiteur de septembre, et celle des corps courbaturés mais ardents...


 

Philippe Hauret


Sa dernière parution :

Ange (Jigal)



 

Le nez de Onzième Sens

Lorsqu'on a découvert le texte de Philippe Hauret, on a eu cette immédiate et spontanée réaction, comme un cri du coeur : "On n'aurait pas dû l'inviter !". Il n'est pas excusé pour autant, mais comme toujours, il est question de circonstances atténuantes pour un écrivain : Philippe n'est pas germanopratin (il ne s'échoue à Saint-Germain-des-Prés que dans la confusion d'une soirée passablement agitée), il n'a pas connu la guerre ni fait Mai 68 (presque, mais...), il a du se débrouiller pour se faire réformer et échapper au service militaire, il n'entend rien à la boxe et moins encore à la corrida, comme bien des mâles blancs de sa génération et malgré des efforts notables il accompagne #meetoo dans une navrante mollesse, il carbonise régulièrement les grillades du barbecue dominical, et enfin il joue moins bien de la guitare qu'Éric Calatraba - c'est dire. Trop amorti, pas assez jeune et encore moins dans le vent (malgré une allure d'ado attardé indolent tout juste sorti de son lit), vaguement dissipé, complètement largué donc... Cas désespéré pour la littérature française ? Profond naufrage ?



À vingt ans...


Et bien non. Parce que... Philippe est un citoyen engagé dans sa commune francilienne, un acteur culturel vibrionnant (ça...), qu'il est capable de fulgurances étonnantes, s'autoflagelle de dérision acide, libère des textes acrobatiques de pure poésie et de drôlerie, et qu'il est lu en cachette par Nicolas Mathieu. Et aussi, parce que c'est un bon camarade, et qu'il aime le pinot noir. On avait adoré "Je suis un guépard" (Jigal), titre moqueur et portraits de personnages crâmés en petite ceinture parisienne, on a dévoré "Ange" (Jigal), polar contemporain désenchanté où l'on retrouve dans Elton, l'ami d'enfance de l'héroïne - toujours vautré sur le canapé à grignoter des cochonneries - évidemment la digne allure de Philippe. Ange est une jeune putain presque idéaliste et à coup certain rebelle, mais une biche qui sort imprudemment de son territoire... Avec "Ange", Philippe Hauret signe un grand polar désabusé à son image, teinté d'érotisme pas si bon marché. Extrait (dixit Ange) :


"... J’adore regarder mes mains. Je les trouve fines, élégantes, racées, sensuelles. Les mecs, eux, ne les remarquent jamais, préférant plutôt s’attacher à mater mes jambes, mes seins ou mes fesses. Pauvres petites queues en pilotage automatique qui ne connaissent rien à rien. Je ne vais pas me plaindre, la nature m’a bien gâtée. Mon corps c’est mon outil de travail, mon gagne-pain, mon passe-partout. Grâce à lui, je suis libre, j’avance, je taille ma route..."


Bien entendu, Philippe est un "client" idéal pour onziemesens.com : un grand écrivain qui s'ignore (lui-même, bien entendu), le Balzac du 94 (avec Franck Margerin - on le clame sans exagération), qui a épuisé sa jeunesse en sottises raisonnables, mais aussi dans des vendanges calamiteuses... Finalement, on oublie nos saines méchancetés, on dépose les armes, et on l'avoue avec une émotion longtemps retenue : on a bien fait de l'inviter.



Domaine de La Chapelle ©Matthieu Prier



Le vin, c'est une fille facile ou difficile, par Philippe Hauret


C’était dans les années 80, j’alignais les boulots à deux balles et je rêvais d’être écrivain. J’étais donc fauché, célibataire, sans amour propre, et avec une forte tendance à fréquenter les bars. C’est alors que suite à ce constat amer, un pote de comptoir me proposa de l’accompagner dans le Gard pour faire les vendanges. Encore sous emprise, j’acceptai.



Toujours à vingt ans...


Nous partîmes donc dans sa Peugeot 104 vert bouteille en direction de la Roque-sur-Cèze. Ses grands-parents décédés possédaient une bicoque infestée de muridés et de scorpions prêts à tout pour nous chasser hors de leur résidence principale. C’est ainsi qu’un beau matin tiède de septembre, nous nous rendîmes sur le théâtre des opérations, persuadés de pouvoir picoler à l’œil pendant deux semaines et rencontrer de plantureuses étudiantes aux mœurs équivoques. Bien sûr, il en fut tout autrement.



Vendanges 2021 au Domaine de La Chapelle ©Matthieu Prier


Car la vendange c’est un boulot, un sacerdoce, une tension mentale permanente, un sacrifice corporel qui vous laisse d’atroces cicatrices, tout cela pour un salaire de laveur de vitres. J’y ai perdu un dos, un foie, trois mille heures de sommeil, déclenché une phobie du sécateur et du béret sous toutes ses formes.


Mais entrons dans le détail de cette aventure. Comme j’étais d’une grande taille, et que j’affichais une musculature assez impressionnante, on me confia le rôle du porteur, le meilleur à vrai dire, car contrairement à mes petits camarades, je n’avais pas à me ruiner le dos pour cueillir le grenat tant convoité, il me suffisait de récolter le fruit de leur labeur dans ma hotte de Père Noël et de le déverser directement dans la benne à raisin. Bon prince, entre deux pauses café, je distribuais mes encouragements aux jeunes prolétariens suant sous le cagnard.



Domaine de La Chapelle ©Matthieu Prier


Seul point noir, malgré mon extrême disponibilité, mes collègues féminines repoussaient systématiquement mes propositions d’expériences sexuelles innovantes. Attristé par un tel dédain, je m’en remettais à l’art pour évacuer ma frustration et commençait à prendre des notes en vue de mon futur roman dont j’avais déjà trouvé le titre : « les raisins de la colère » dont voici un extrait :


« Le vin c’est une fille facile ou difficile, c’est une amitié intangible ou contrariée, le vin c’est une émotion, un reliquat du passé, un espoir du futur. Le vin confesse, blague ou garde le silence. Il peut être pernicieux, insolent, lourdingue, mais le plus souvent, il réjouit. Le vin, le jaja, le rouquin… »


Ceci étant, pour étrange que cela puisse paraitre, ces vendanges me faisaient du bien, je me sentais apaisé ; heureux de découvrir des choses aussi inattendues que le travail, l’eau, la sueur, et les courbatures. Je dormais comme un nourrisson, je mangeais comme Depardieu, et j’étais aussi bronzé qu’une châtaigne.


Quinze jours plus tard, je pouvais enfin fouler le raisin aux pieds, prendre une cuite onirique, et conclure ma dernière nuit en compagnie de Belinda, jeune doctorante en sciences occultes. Nous rentrâmes d’ailleurs à Paris ensemble, mais le vin ne faisant plus effet, elle me quitta dès notre arrivée en gare.


Les années passèrent, je réalisais mon rêve d’être publié, au détail prêt qu’on me fit changer le titre, allez savoir pourquoi.


Aujourd’hui, du haut de mon penthouse à Manhattan, il m’arrive parfois, lorsque j’ouvre une bouteille de Château Cheval Blanc après mes dix minutes d’écriture quotidienne, de me remémorer ces journées passées à crapahuter dans les vignes. Je garde un souvenir ému de cet épisode de vie intense. J’y ai appris l’ivresse de l’effort et l’humilité de l’homme face à la nature. Les bienfaits de la masturbation aussi, mais c’est une autre histoire.


Philippe Hauret



NB : toutes nos plates excuses au Château Cheval Blanc pour être associé à ce texte regrettable, et message perso à Philippe : on aimerait bien, quarante années après, retrouver la doctorante en sciences occultes, alias Belinda. Mille mercis.



Vendanges 2021 au Domaine de La Chapelle ©Matthieu Prier



Comme Philippe n'a conservé aucun souvenir photographique (sincères regrets) de ses vendanges d'il y a un demi-siècle, et nous a en échange confié des clichés consternants, nous nous sommes proposés d'illustrer ses remarquables souvenirs avec les photos de Matthieu Prier dans le vignoble du Domaine de la Chapelle, à Châteauneuf-de-Gadagne, prises le jour de réception du texte... L'oeil de Matthieu a accompagné les dernières heures du ramassage des précieux grenaches, mourvèdres et autres cinsaults de Céline et Sylvain Boussier.





À Onzième Sens, on cultive une vraie tendresse pour la famille Boussier, et la qualité de leurs vins d'appellation Côtes du Rhône Village Gadagne. Sylvain et Céline perpétuent dans leur vignoble la tradition familiale, sous le regard bienveillant de Claude et Antoinette, qui ont naturellement transmis. Mais ne dévoilons rien de trop, on retrouvera prochainement longuement les silhouettes et les paroles des femmes et des hommes qui ont façonné ce domaine, puisque nous reviendrons y prendre du temps, déguster leurs vins, et (attention spoiler !) y faire la fête... Mais déjà, un coup de coeur fulgurant pour la cuvée "Esquisse 2020", assemblage syrah et mourvèdre, vignifié en grappes entières, sans presque le moindre tanin, d'une légèreté absolue, avec l'éclat de groseillers fin août enveloppés de notes de fraises des bois. Nous l'avions goûté cet été juste avant la pluie salvatrice, vif souvenir d'explosion immédiate, puis de douce déclivité. Une cuvée qu'on ouvrira pour les amis seulement (mais comme on en a beaucoup...)...




 

Domaine de la Chapelle

https://www.domainedelachapelle.net/ Céline et Sylvain Boussier

1478 avenue Voltaire Garçin

84470 Châteauneuf-de-Gadagne

04 90 22 46 61 et 06 67 42 27 70


(n'hésitez pas à appeler de notre part, Céline et Sylvain organisent toujours de joyeuses dégustations)