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Deon Meyer au Domaine Rustenberg, l'histoire d'une passion


Le grand romancier sud-africain avoue avoir découvert sur le tard que son pays produisait des vins aussi bons que les Bordeaux, qu’il adore. Le souvenir du Rustenberg John X. Merriman l’a marqué à jamais.


Deon Meyer

Dernière publication : Cupidité

(Gallimard / Série Noire)







Marianne et Deon © Mark Cameron


Nous l'avions rencontré à Bordeaux en septembre dernier, et Deon Meyer nous fait cette fois l'honneur de nous présenter la région de vignobles où il vit, près du Cap. En compagnie de son épouse Marianne, il a guidé le réalisateur Frédéric Bénistant et le photographe Mark Cameron pour Onzième Sens sur les terres du Domaine Rustenberg, à Stellenboch, qui produit l’un de ses crus préférés, puis il nous a offert ce texte pour expliquer son amour tardif du vin.



De Bordeaux à Rustenberg, par Deon Meyer


Je l’avoue tout de suite : je ne suis pas un connaisseur en matière de vin. Je n’ai ni une connaissance approfondie du sujet, ni un palais éduqué. Ma vision du vin se résume en une phrase : j’adore bien manger et les bons vins rendent les bonnes choses encore meilleures. Et il m’a fallu 36 ans pour les découvrir.


Pourquoi si tard ? Parce que dans les années 1970 et 1980, le vin sud-africain - le rouge en particulier – n’était pas agréable à boire. Fort en alcool, en tannins et au goût, d’une qualité médiocre, on l’appelait souvent « sang de bœuf ». Je n’aimais pas ça, tout simplement. Et c’était essentiellement la faute de notre gouvernement.


Je m'explique. Les autorités ont créé en 1918 l’Union coopérative des viticulteurs – la KWV – dans le but de stabiliser, soutenir et structurer une jeune activité viticole locale en difficulté. L’idée était louable à l’époque, comme la plupart des initiatives gouvernementales. Mais à l’époque de l’apartheid, elle a causé plus de tort que de bien.


En premier lieu, il y avait un système des quotas. Il avait été instauré avec de bonnes intentions : endiguer la surproduction à l’échelle du pays. Le souci est que le quota d’un domaine était fixé en fonction de sa production passée. En d’autres termes, il ne prenait pas en considération le terroir ni la qualité du vin. Et il n’accordait aucun crédit à un viticulteur qui avait développé de nouveaux vignobles. Le KWV ne faisait que prescrire le nombre de vignerons autorisés à produire.


Certains domaines bénéficiaient de larges quotas, d’autres étaient si petits qu’ils devaient cultiver de la luzerne, élever des moutons ou des vaches laitières pour s’en sortir. Il n’y avait pas d’autre solution. Ce quota était votre quota. Pour toujours. Vous ne pouviez même pas le céder à un autre domaine, il était lié au votre de manière irrévocable.



© Mark Cameron

Deuxième grosse frustration : l’Etat et le KWV contrôlaient l’importation des nouveaux cépages. Un vigneron ne pouvait pas importer de nouvelle variété de raisin et voir ce qu’elle donnait sans passer par les canaux officiels. Et même quand il les respectait et obtenait miraculeusement leur feu vert, les boutures de vignes étaient soumises à une longue quarantaine. Cela prenait parfois dix ans avant de pouvoir planter un nouveau cépage. Par exemple, le processus pour faire venir du chardonnay était si long et si pénible qu’il a découragé tout progrès.


Certains cépages étaient interdits de manière permanente. Le KWV a ainsi décidé que le pinot noir avait une pellicule trop fine pour le climat de l’Afrique du Sud et ne l’a jamais autorisé à entrer dans le pays.



© Mark Cameron


La conséquence est que notre industrie viticole a stagné et a produit des vins de mauvais qualité, comme le « sang de bœuf ». J’ai fait de gros efforts – spécialement quand j’étais étudiant – pour cultiver le goût et l’amour de nos vins, mais j’ai fini par abandonner. Jusqu’à ce que, trentenaire, je me rende pour la première fois en France et que j’aie l’occasion de goûter à un vin de Bordeaux en allant déjeuner avec mon éditeur.


Je suis tombé amoureux.


Imaginez mon plaisir quand, quinze ans après, on m’a offert un vin sud-africain présenté comme un « assemblage de Bordeaux » et que j’ai découvert qu’il était aussi bon que tout ce que j’avais dégusté en France. C’était le Rustenberg John X. Merriman et il m’a poussé à chercher ce qui était arrivé à notre secteur viticole depuis les mauvais années. Réponse : beaucoup de choses. Mes recherches m’ont inspiré l’un de mes romans policiers, « En vrille » (Seuil 2016, Points 2017), qui est basé sur cette fascinante histoire.


Je suis heureux d’annoncer que, depuis, je bois des vins locaux, rouges et blancs. En provenance de domaines tels que Vilafonté, Rainbow’s End et Pasarene, mon dernier coup de cœur, pour n’en nommer que quelques-uns. Mais le Rustenberg John X. Merriman gardera toujours une place spéciale parce qu’il est le premier à m’avoir rendu fier des vins sud-africains.


Deon Meyer



Le reportage a été conduit à Stellenbosch pour Onzième Sens par le brillant réalisateur et directeur de création publicitaire Fred Bénistant, avec les photos du grand photographe sud-africain Mark Cameron. La traduction parfaite du texte a été assurée par Philippe Lemaire, qui a coordonné le reportage. Un immense merci à Tammy Barlow pour son accueil, et les photographies du domaine.



Fred Bénistant & Mark Cameron




 

Le Domaine de Rustenberg est l'un des joyaux du vignoble de Stellenbosch, situé au pied de la Simonsberg Mountain, dans un paysage d'harmonie entre crêtes sauvages et vallée fertile. Le climat de Stellenbosch bénéficie de 300 journées de soleil par an, tempérées par les rentrées océaniques (le littoral n'est distant que d'une cinquantaine de kilomètres) plutôt fraîches portées par le courant de Benguela. Treize à quatorze cuvées d'excellence sont délivrées chaque année, le John X Merriman représentant la gamme intermédiaire, le summum proposé par Rustenberg en rouge étant la cuvée Peter Barlow, en hommage au propriétaire historique du domaine, en cabernet sauvignon...






 

Le bonus d'Onzième Sens : le texte de Deon en version originale...


Let me confess right up front: I’m no wine connoisseur. I don’t have a deep knowledge, nor an educated palate. My insight into wine can be summed up in one sentence: I love good food, and good wine makes good food even better. And it took me about 36 years to discover good wine.

Why so late? Because South African wine – our red wine in particular – was not easy to drink back in the seventies and eighties. Heavy in alcohol, tannins, and taste, low in quality, it was often referred to as ‘ox blood’. I just couldn’t develop a taste for it. And mostly, the government was to blame.


Let me explain : they established the Cooperative Wine-growers Union – the KWV – in 1918 with the aim of stabilising, supporting, and structuring a young, struggling local wine industry. It was, like most government interventions, a noble idea at the time. But by the nineteen-seventies Apartheid era, it was doing much more harm than good.


Firstly, there was the quota system. It had been instituted with good intentions: To stem the tide of overproduction of in the country. The trouble was that a wine farm’s quota was determined by its historical production. In other words, it took neither the terroir nor the quality into consideration. Nor did it give credit to a farmer who developed new vineyards. The KWV simply prescribed how much farmers were allowed to produce.


Some farms had large quotas, others were so small that the farmers had to depend on sheep or lucerne or dairy cows to survive. And there was no solution. Your quota was your quota. For ever and ever. A quota could not be sold to another farmer either, it was irrevocably tied to the farm.

© Mark Cameron


The second big frustration was that the State and the KWV controlled the importation of new cultivars. A winemaker could not import a new kind of grape and start experimenting with it; it had to go through the official channels. And even when they followed those channels and miraculously were given approval, the grapevine cuttings were quarantined for a long time. It often took a decade before winemakers could get a new, imported cultivar into the ground. For instance, the process of importing Chardonnay was so onerous and drawn-out that it scuppered any progress.


Some cultivars were permanently banned. For instance, the KWV decided that Pinot Noir was too thin-skinned for South African conditions, and never allowed it into the country.


The result was that our wine industry stagnated and produced low-quality wine – hence the ox blood. I tried very hard –especially as a student – to cultivate a taste and love for our wines, but finally just gave up.


And then, in my thirties, I visited France for the first time, had lunch with my French editor, and had the opportunity to taste a Bordeaux wine.


I fell in love.


Imagine my delight when, some fifteen years later, I was offered a South African wine that was a ‘Bordeaux blend’, and discovered that it was as good as anything I’ve sipped in France. It was the Rustenberg John X Merriman, and it inspired me to find out what had happened in the South African wine industry since the bad old days. The answer was: A lot. (My research also inspired a mystery novel called En Vrille, which is based on this fascinating history.)


I am happy to report that I’ve been drinking local red and white wines ever since. From vineyards like Vilafonté, Rainbow’s End, and a new favourite, Pasarene, to name just a few. But the Rustenberg John X Merriman will always have a special place on my palate because it made me proud of South African wines for the first time in my life.


P.S. If you want to know more about them, the Rustenberg website has lots of information about their wonderful history: www.rustenberg.co.za







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