Le retour de Marina Dédéyan au Château de l'Engarran

Dernière mise à jour : 19 mars



Marina Dédéyan romancière de la grande histoire russe, a repris pour Onzième Sens son voyage personnel au fil des années heureuses dans le vignoble du Languedoc où son coeur bat pour le Château de l'Engarran, et l'épopée épique de son propriétaire historique : Laurent Quetton


 

Marina Dédéyan


Sa dernière parution : Là où le crépuscule s'unit à l'aube (Robert Laffont)


© Astrid di Crollalanza



 

Onzième Sens se revendique proposition aux voyages. Ceux de Marina Dédéyan, qui publie en ce début d'année son septième roman et son premier chez Robert Laffont, "Là où le crépuscule s'unit à l'aube", traversent l'histoire, de la Bretagne à Constantinople, des steppes russes aux îles vikings. Nous avons rencontré Marina autour d'un verre de Cornas, chez Assemblages, dans le Marais, mais avant de revenir sur cette parenthèse joyeuse, honneur au texte élégant, personnel, de passion, d'érudition et d'attachement, dans lequel elle nous ouvre le coeur des vignes de son Languedoc, au Château de l'Engarran, quand elle nous conte une fabuleuse, et mystérieuse cuvée...



Le Quetton Saint-Georges, une aventure en Languedoc, par Marina Dédéyan


Longtemps j’ai cru que ma vie montpelliéraine n’était que le concours de fâcheuses circonstances, une étape qu’il me fallait bien supporter. Rêvant de mes ancêtres venus des rives de la mer Égée ou de la Baltique, farouchement attachée à ma Bretagne natale, j’avais le sentiment d’être une voyageuse en transit que tout différenciait des autres. Mon prénom et mon nom de famille, ma taille qui me perchait au-dessus de mes camarades de classe, l’accent qui ne me venait pas et ma passion pour les livres contribuaient à mon sentiment d’être là une étrangère.


Mais le Languedoc, tout en douceur comme son climat, prit le temps de m’apprivoiser sans que je m’en aperçus. Au long de mon enfance, il m’offrit ses étés qui s’alanguissaient jusqu’à l’automne et les printemps précoces sur ses plages, les flamants pensifs arpentant ses étangs roses survolés par les hérons, le galop des chevaux de Camargue au crin blanc. J’ai appris à aimer ses garrigues où les asperges sauvages courtisent l’euphorbe ou l’ellébore au pied des chênes verts et des genévriers, la langue minérale de ses paysages, rocaillée par la tramontane ou le mistral. J’ai appris ses accents de soleil et de vieilles légendes, l’odeur du thym froissé entre mes mains, le pic Saint-Loup âpre et fier, qui, depuis son lointain, contemple la ligne bleue de la mer. Et j’ai enfin appris à aimer ses vignes qui poussaient jusqu’au pied de l’immeuble des premières années.


Pic Saint-Loup


À l’école, nous en recevions l’enseignement fondamental. Nous apprenions à dessiner ses grappes et ses feuilles, dont nous composions des herbiers lorsqu’elles revêtaient leurs nuances d’automne. La vinification nous délivrait ses secrets par la bouche de nos institutrices, quand elles ne nous initiaient pas à de drôles d’expériences. Des cuvées CE1 auraient presque pu voir le jour, sans grincement de dents des autorités pédagogiques locales. Dès les petites classes, chaque élève savait répondre à cette question : pourquoi le vin est-il rouge ou blanc ? La Foire annuelle de la Vigne et du Vin, événement majeur sous nos cieux d’un bleu insolent, annonçait les exposés et les devoirs sur ce sujet primordial.


Les vignes traçaient souvent le chemin de nos promenades dominicales. Nous les aimions surtout après les vendanges, quand nous avions le droit de grapiller les raisins dédaignés par les sécateurs. À vrai dire, ils se révélaient aigrelets et pourrissaient bien vite quand nous les rapportions à la maison. Mais nous nous régalions malgré tout de ces fruits offerts à notre gourmandise d’enfants par de mystérieux vignerons, dont nous louions, les doigts gluants et la bouche pleine, l’immense générosité.


Notre famille ayant ses propres us et coutumes, nous allions aussi cueillir les jeunes feuilles au printemps pour les farcir de riz et parfois de viande. Délicieux dolmas qui demeurent l’un de mes péchés !


La vigne était ainsi un culte dans le Languedoc de mon enfance. Même le prêtre de la paroisse arborait un surplis brodé de beaux raisins. Mais cette ferveur cachait une profonde blessure. Notre vin était mauvais ! Piquette moquée et méprisée que l’on n’évoquait jamais parmi les fleurons de l’œnologie. Rayon du bas des supermarchés. De la vinasse pour ivresses grossières. Je m’en sentais mortifiée !


Les années passèrent. Je grandis, les vins de Languedoc aussi. À force de soleil, d’acharnement et de passion, le miracle s’opérait dans les barriques. Quelle fierté de découvrir lors de me retours ces crus capables désormais de jouer dans la cour des grands ! Parmi ceux qui sauvèrent l’honneur, un me tient tout particulièrement à cœur. Peut-être parce que le Domaine de l’Engarran se cache à quelques pas de la ville, défiant l’urbanisation galopante et le béton des cités, une échappée inattendue vers un autre monde. Peut-être aussi parce ce qu’enfant, j’ai éraflé mes chaussures alentours, écorché mes genoux en chutant sur les sentiers caillouteux qui courent à travers ses vignes.


Vignoble du Château de l'Engarran


Les premières fois, j’y accompagnai ma mère pour ravitailler les tablées estivales en Sainte-Cécile, son joli rosé. Puis j’ai aperçu les bouteilles de Quetton Saint-Georges, avec son nom énigmatique qui me renvoyait à une question. Il fallait le goûter. Sa robe au grenat intense promettait-elle plus qu’elle n’offrirait ?


La première gorgée me confirma qu’il faut à un bon vin ce qu’il faut à un bon roman, une terre propice, une belle histoire et un travail titanesque. Une terre sur laquelle pousse la vigne depuis que l’homme la cultive ne laisse pas de doute. Quant à l’histoire, je l’ai découverte.


Laurent Quetton, fils de marchand et royaliste, se vit contraint de fuir la France et son Languedoc natal lors de la Révolution française. Il prit alors le pseudonyme de « Saint Georges » par fidélité à son roi. Après avoir servi dans les armées contre-révolutionnaires en Alsace, en Hollande et en Bretagne, il émigra an Angleterre, puis en Ontario, où il fit fortune dans le commerce de peaux et d’armes avec les Indiens. Revenu fabuleusement riche dans son pays en 1817, il tomba sous le charme de l’Engarran et en fit l’acquisition. En 1816, il commença à en exporter les vins au Canada. Après son décès prématuré en 1821, un assassinat pour de sinistres motifs d’héritage, sa veuve, née Adèle de Barbeyrac, prit avec autorité la direction de ses affaires qui prospérèrent. L’Engarran, tout au long de son histoire, a tiré son succès du meilleur des hommes et des femmes, incomparable assemblage.


Faisons un saut d’un grand siècle et quelques décennies pour en venir aux années 60. Francine Grill s’éprend du domaine dont a hérité son mari. D’origine bordelaise, elle devine le potentiel des vignes. Défiant les préjugés, un milieu parfois hostile, elle s’attèle à la tâche. À la fin des années 70, une première récompense couronne son travail, quand les vins de l’Engarran figurent parmi les premiers de la région à avoir droit à des bouteilles. Dix ans plus tard, ils seront adoubés par le Guide Hachette. Sa fille, Diane Losfelt, l’actuelle propriétaire, reprend le flambeau avec succès et se voit nommée vigneronne de l’année en 2021.


Laurent Quetton Saint-Georges, inhumé dans la chapelle jouxtant le château, une ravissante folie du XVIIebâtie par amour pour une femme, doit reposer en paix.


Le vin qui porte son nom ressemble au souvenir qu’il a laissé, puissant, généreux, riche en arômes et long en bouche. Au-delà de ses médailles et distinction diverses, il s’affirme sans tricherie ni faux-semblants, avec force, mais non sans subtilité. Sa franchise dénuée de lourdeur en fait l’élégance. Nous l’avons adopté pour célébrer nos retrouvailles et nos moments de fêtes improvisées, le plaisir d’être ensemble. Il est devenu un membre de la famille.



D’ailleurs, les aventures de Laurent Quetton me renvoient à celle d’un de mes ancêtres, découvert au cours de mes recherches généalogiques, languedocien lui aussi. Celui-ci, hobereau huguenot possédant quelques terres et sans doute quelques arpents de vignes, fuit la France lors de la révocation de l’Édit de Nantes. Il fit également fortune, mais en Allemagne. Sa descendance s’installa en Russie, d’où elle fut chassée par la Révolution d’Octobre. Plus de trois siècles après, moi qui me croyais étrangère à cette terre, je me retrouve seulement au point de départ, dans une famille sans le moindre sou, mais incroyablement riche en histoires.


Un autre détail me ravit. L’étiquette du Quetton Saint-Georges reproduit les deux Atlantes qui ornent la façade du château. Atlante, un mot fascinant en soi, évocateur de tant de légendes. Le buste de ceux de l’Engarran s’achève en grappes de raisin. Ils signifieraient ainsi la communion entre la terre et les cieux. Un clin d’œil peut-être à mes autres ancêtres, du côté arménien, au mont Ararat sur lequel Noé connut la première ivresse de l’humanité.


Marina Dédéyan





Le nez de Onzième Sens, par Vincent Crouzet


Elle m'avait prévenu en riant : rendez-vous à proximité d'une station du RER A, ou du moins sur un axe Défense-Vincennes. Il faut donc improviser, dégotter un joli bistrot où l'on boit des vins plus que décents, et que l'on doit, l'un et l'autre, découvrir. La question de la découverte restant un principe de curiosité et d'enthousiasme mutuels. J'avais entendu parler d'Assemblages, joli bistrot dans le Marais, entre Saint-Paul et Bastille, donc sur la zone géographique indiquée par Marina. J'essaie toujours de parvenir un peu en avance, histoire de flairer l'ambiance. Comme il bruine gentiment sur Paris, je suis heureux de trouver un espace chaleureux, coloré, dominé par le bois. C'est normal : le lieu a été décoré par Éric Wilmot, designer et ébéniste. Parquet brut, bar de cuivre et de chêne, tables nervurées, fauteuils rubis. Ici, on ne va pas se rouler dans la sciure, tant on est saisi de discrète élégance. Et ça fait du bien aussi, en comparaison avec tous ces bistrots faussement conviviaux, où trop de tout s'accommode mal avec le besoin de se parler sans forcer la voix, et la nécessité de tranquillité pour déguster convenablement.



C'est donc dans le confort et la sérénité que j'attends Marina, qui, à la fois slave et méridionnale, prend son temps, mais pas trop non plus, et, surgit fièrement en tailleur bleu marine, fendant un groupe d'étudiants devant le bistrot préférant les frimas en terrasse plutôt que le refuge cosy de la belle salle qui longe le bar rutilant. À Onzième Sens, on donne rendez-vous cet hiver à de très grandes filles (comme Jennifer Murzeau...) au côté desquelles on se rehausse un peu sur la pointe des pieds. Marina Dédéyan, c'est aussi un grand sourire communicatif. Nous nous installons, tranquillement, chaleureusement, dans l'évident partage, comme si nous nous étions quittés la veille. D'entrée, alors que l'on choisit une bouteille pour célébrer notre rencontre (c'est aussi le but du jeu), elle me prévient : "Au bout de deux verres, je dis n'importe quoi". Je n'y crois pas une seconde. Je connais ses origines slaves, et sans tomber dans de désolants poncifs, Marina "en a certainement sous la semelle" de ses escarpins. Elle est sereine, mais il y a quelque chose, cependant, de particulier. Comme le signe d'une impatience, ou d'un trouble passager de l'attention. Comme je l'ai donc oublié, elle me le rappelle presque timidement : nous sommes le 27 janvier, et c'est le jour de publication de son nouveau roman publié chez Robert Laffont : "Là où le crépuscule s'unit à l'aube". Où avais-je donc la tête ? Se faire pardonner, et trouver sur la très belle carte des vins d'Assemblage, une bouteille de presque fête, une cuvée pour adoucir la pression du jour, accompagner une espérance, comme celle de ses arrières-grands-parents, Julia et William, dont elle raconte les espérances russes dans le Saint-Pétersbourg d'avant les grands désastres, d'une longue et belle écriture classique, visuelle, cinématographique, mais plus technicolor que caméra sur l'épaule. Vous avez aimé Docteur Jivago ? Vous retrouverez l'envie d'hivers doux et profonds, l'incertitude de la grande histoire russe et les figures de sa mythologie contemporaine : Fabergé, comme Nabokov. Les racines de Marina Dédéyan, malouine de naissance et fille adoptive du Languedoc puise dans le plus profond des âmes slaves, et dans un murmure, celui du voyage aux pleurs et aux rires étouffés. Extrait :


« Ils rentrèrent en traîneau à Saint-Pétersbourg, dans le paysage bleuté de l’hiver. Les sapins, les bouleaux et les trembles se détachaient sur fond blanc telles des gravures à la pointe sèche. Le froid et le silence figeaient le monde dans une immuabilité rassurante. Le crissement des patins, le halètement des chevaux, le claquement du fouet, chaque son prenait une intensité particulière dans la pureté de l’atmosphère. La neige effacerait vite les deux sillons laissés derrière eux, la vie comme un passage. »


Nous sommes le 27 janvier, nous pouvons encore parler de la Russie avec légèreté. Accompagnés d'un vin rouge, sa préférence à elle. Marina sait comme jamais retracer les destins de ses aïeuls. Comme elle conte celui de Laurent Quetton pour Onzième Sens, nous conduisant au paradis du domaine de l'Engarran. Alors mon index s'arrête sur une ligne sur la carte d'Assemblages : cuvée 2019 Champelrose, Cornas* de chez Courbis. Décidément, il est bien question de racines, de souvenirs d'enfance joyeuse ce soir. Nous avons longtemps partagé avec des amis proches une maison de campagne, "les Royes", située au coeur des coteaux de la famille Courbis. C'est toujours dans l'émotion que je retrouve une bouteille des frères Courbis, Laurent et Dominique, dont je vénère le Saint-Joseph blanc ("Les Royes", justement). Je propose à Marina, qui aurait préféré un vin plus canaille : "Je n'ai plus trop envie de boire des vins bourgeois". Bon. Se raviser ? Certainement pas. Je prends le risque, à bon compte. Mon invitée se laisse finalement faire. Elle a eu raison d'abdiquer, nez cassis et boisé mais pas trop, seulement de la séduction, pour trouver cette ampleur en bouche, cette soie, et cette continuité, gourmandise que finalement recherchait Marina. Nous avons trouvé la profondeur et le fruit, sans la densité qu'elle redoutait. Au second verre, elle ne dit pas n'importe quoi mais se confie.




Dans son roman, comment raconter l'intimité de ses arrières-grands-parents ? Elle avoue les tabous, et la retenue. Malgré le troisième verre. Au-delà duquel elle reste lucide, mais se tord la cheville en sortant du bistrot. Il bruine toujours. On aurait préféré la neige légère nimbant Julia et William.


Nous sommes le 3 mars, quelques jours avant la publication du texte de Marina dans Onzième Sens. Je l'appelle pour m'excuser du retard de la mise en ligne, la faute au salon Millésime Bio de Montpellier, et puis, aussi, à la situation dans l'est de l'Europe, qui sature une partie de nos vies désormais. Alors, je trouve toute l'émotion de la voix de Marina, chavirée par ce conflit fratricide. L'âme slave de Marina Dédéyan bousculée d'un grand chagrin qu'elle ne parvient à réprimer. Un soir, nous reviendrons, dans la paix revenue, nous asseoir chez Assemblages où le bois si élégamment taillé apaise tout. Et, canaille ou pas, nous trouverons un vin de partage, de rires, et de si jolis espoirs.


Vincent Crouzet


Assemblages

7 rue de Birague 75004 Paris

0952586112

www.assemblages-paris.com

ouvert à partir de 18h



 

Le Château de l'Engarran, à quelques kilomètres de Montpellier, havre de sérénité, représente une somme d'élégances et d'excellences aux bons soins de Diane Losfelt et Constance Rerolle. La cuvée "Quetton Saint-Georges" - assemblage syrah, mourvèdre, grenache - onctueuse, épicée-mentholée, est l'une des douze cuvées proposées par le domaine, dont un "Parc" sublime d'arômes méditerranéens, et de puissance maîtrisée.




Château de l'Engarran

route de Lavérune D5E 34880 Lavérune

0467470002 / www.chateau-engarran.com


 

Coincés dans les embouteillages sur l'A7 : saisissez l'occasion pour vous détourner sur un joli chemin de traverse en longeant les bords du Rhône côté Ardèche par la D86, et stop obligatoire à Châteaubourg à la cave du Domaine Courbis. Nous sommes férocement attachés à ces coteaux, et plus particulèrement au vallon des Royes où Laurent et Dominique produisent sur moins d'un hectare un or 100% marsanne, la cuvée éponyme "Les Royes", Saint-Joseph blanc de très grande classe. Notre récompense, à Onzième Sens, lorsque nous avons tous bien bossé ! (Et surtout allez à Châteaubourg, embouteillages ou pas !)





Domaine Courbis

Laurent et Dominique Courbis

Route de Saint-Romain 07130 Châteaubourg

0475818160 / www.vins-courbis-rhone.com




Merci au Château de l'Engarran et au Domaine Courbis pour la grande qualité de leurs photos, et à l'équipe d'Assemblages pour l'accueil si chaleureux et professionnel


* J'ai décidé - une décision très personnelle et irrévocable - d'écrire les appellations avec une majuscule. Voilà, c'est comme ça