La correspondance de Laurence Rousselin avec Guillaume Audru

Dernière mise à jour : 5 déc. 2021


Laurence Rousselin, vigneronne en Roussillon, entretient une correspondance orientale avec Guillaume Audru...

 

Guillaume Audru


Sa dernière parution :

Nous sommes bien pires que ça

(Éditions du Caïman)




 

Le "nez" de Onzième Sens


C'est une histoire de rencontre, et de correspondance. Dans Onzième Sens, nous allons conjuguer les uns et les autres. Nous pensons que nous composons, viticulteurs, vignerons, auteurs, une vraie communauté d'esprit et de sens. Pour cette première cuvée, nous explorons le lien unissant Laurence et Pascal Rousselin, vignerons à Lesquerde, dans le Roussillon, à Guillaume Audru, le romancier noir des Highlands. Laurence et Pascal font du vin bio et nature depuis trente-et-un ans face au Canigou, à la force de l'enthousiasme, et du poignet. Guillaume, pour sa part, publie aux éditions du Caïman, la robuste maison stéphanoise, des polars marqués par le granit. D'Écosse, pour "L'Île des hommes échus" et "Les chiens des Cairngorms", ou bien d'Aubrac et de Corrèze pour "Les ombres innocentes". Son dernier roman, "Nous sommes bien pires que ça", nous transporte dans l'enfer pénitentiaire des bagnes disciplinaires de l'armée française en Algérie, passé le premier conflit mondial. L'écriture de Guillaume célèbre les liens d'humanité entre nous tous, toujours dans une nature sans merci. Mais lorsque ce fier chauve lâche son clavier, c'est souvent pour mettre le pif dans un verre de vin remarquable. Cette fois, pendant que Laurence nous tisse leur histoire commune, il célèbre "Les Orientales", assemblage syrah-grenache-carignan, d'amplitude et de fraîcheur...



Laurence, vigneronne alpha, bêta-lectrice






On va l'avouer, ce n'est pas si simple de contacter Laurence. C'est naturel : elle bosse. Elle bosse même beaucoup. On a fini par trouver un moment en matinée, juste une parenthèse pour elle pour expirer, souffler un peu...






Fin juin, c'est la saison du débroussaillage. Le printemps généreux est passé par là. Et avec des chaleurs déjà élevées, la végétation grimpe vite entre les vignes du Domaine Rousselin, plantées face au Canigou, cet orgueil du Roussillon. Laurence et Pascal ne transigent pas : pas d'intervention mécanique inécéssaire sur le domaine certifié bio, et ils arrachent "sur les rangs" avec mains et outils. Et à cette époque, aussi, ils "relèvent" la vigne retombante... Voilà. Malgré tout, Laurence prend son temps ce matin-là, d'une voix qui chante, pour expliciter le sens d'une correspondance entre un écrivain et deux vignerons. Pascal lit Guillaume lorsque ses romans sont publiés, et partage avec le Poitevin des souvenirs mémoriels familiaux, mais Laurence bénéficie de la chance de découvrir très en amont les manuscrits du romancier. Elle est ce que l'on dénomme une bêta-lectrice. Elle donne son avis (que Guillaume suit presque toujours), amende, modère, et encourage. On envie Guillaume. Laurence le suit "en exclusivité", et en parle avec une passion raisonnée. On l'imagine prendre ainsi sa part au domaine, à la fois ferme et tendre. On laisse à Guillaume le soin d'aller plus loin dans l'histoire de leur relation. Mais deux éléments nous touchent particulièrement : l'énergie avec laquelle ce couple s'est imposé dans ces collines du Roussillon, avec peu à l'origine, récupérant ici et là du matos pour faire leur vin, investissant toutes leurs indemnités chômage dans le domaine, et l'admiration des vignerons et de l'écrivain pour leur travail respectif.


Quand on écoute Laurence, le mot qui revient le plus souvent est "bienveillance". La bienveillance de la lectrice, la bienveillance de la vigneronne pour apporter une parcelle de mieux aux autres, cette notion non galvaudée qui ont conduit Guillaume et les Rousselin à un troc épatant : du vin contre les livres.

Le concept parfait. J'écris, je goûte. Je récolte, je lis. Échangeons nos créations.



Et au-delà, "abasourdie de connaître un romancier, et de le compter pour ami", Laurence devient sa première lectrice. "Partager les choses", avoue Laurence, tout simplement, qui lit Guillaume entre les vignes, l'aidant aussi à dépasser, parfois, un manque de confiance en elle. Elle pose un regard aiguisé et poétique sur les textes de l'auteur : "Guillaume écrit bien sur les pays froids (l'Écosse), il est plus épanoui dans la fraîcheur, le vent, la pluie, la bière et le whisky...". Sur ce dernier point, elle a démasqué le garçon qui ne déteste pas les Highlands par hasard. On écoute longuement Laurence, qui soupire, enfin... "Lui et moi, lui et nous...", marque un temps d'arrêt, puis conclut, magnifique : "... On s'épate !". Et ils s'épatent sans rien ajouter de trop. Mutualité d'artisans, qui créent sur fond de rock'n roll dans le chai pendant la vinification, ou devant l'écran. Mutualité de gens bien. Laurence et Pascal, dans le vent d'autan, ou la tramontane, lisent avec bienveillance Guillaume, et ce dernier, en fin de paragraphe, trouve et ouvre une bouteille "Les Orientales". Merci à vous trois.


Pascal, dans ses vignes, face au Canigou, au loin



"L'Orientale", un vin à l'image de ses créateurs, par Guillaume Audru


Ma rencontre avec la cuvée "Les Orientales" du Domaine Rousselin n’a rien d’un parcours qu’on pourrait qualifier de banal. Ce n’est pas une quille qu’un caviste m’a proposé. L’échange (notion importante, on le verra plus tard) a d’abord commencé sur un réseau social. Par qui, comment, pourquoi, l’histoire a jeté ces détails aux oubliettes. Toujours est-il qu’on n’a pas forcément discuté de vinifications au départ. De fil en aiguille, des parcours de vie se sont dévoilés, des intérêts communs ont été mis à jour. Des engagements sociaux, des valeurs qui méritent qu’on s’y intéresse. Du rock, du vrai. De la littérature et des textes qui prennent aux tripes.


Les Rousselin ont une histoire, de celle qu’on prendra plaisir à écouter en dégustant un vin de copains. C’est aussi un choix de vie. Pascal, c’est une force de la nature. Deux empoisonnements du sang (Glyphosate et insecticide) l’ont pleinement convaincu de travailler autrement, d’écouter ce que la nature avait à dire et surtout, de se passer de l’action néfaste de la chimie. Quant à Laurence, c’est l’énergie du binôme. Toujours motivée, toujours souriante, toujours combative. Ils font plaisir à voir et forcent l’admiration. Leur domaine viticole de Lesquerde, dans les Pyrénées-Orientales, ils l’ont monté de toutes pièces. Ils ne sont pas issus d’une grande famille du vin et pourtant, ils ont su hisser leurs différentes cuvées au firmament.


Aux discussions virtuelles ont succédé des conversations entre deux verres (ou plus !). Chaque année, début décembre, a lieu le salon Natura Vini à Saint-Julien-l’Ars (86). Tu te doutes, amie lectrice, ami lecteur, que tu n’y trouveras point de vins qui te donnent mal à la caboche. Pas de grands crus plus ou moins classés non plus. Sur leur stand, Laurence et Pascal m’ont accueilli à bras ouverts. Bien avant de déguster, nous avons palabré. De la vie, du temps qui passe, de littérature encore. Ce sont deux lecteurs avertis, curieux, qui ne sont contentent pas des avis policés de la RVF ou de Terre de Vins. Car le cœur, le regard parlent. C’est aussi à ça qu’on peut juger un vin, un roman.


« J'ai écouté ce que leurs vins avaient à me raconter ».

Je ne me suis pas seulement abreuvé à leur savoir. L’expression serait trop facile, un poil galvaudée. Non, j’ai écouté ce que leurs vins avaient à me raconter. Du grenache, de la syrah, du carignan, du mourvèdre, mais aussi du lladoner pelut, du muscat d’Alexandrie, du muscat à petits grains et du macabeu. Des cépages qui donnent des vins particulièrement expressifs, riches et fiers de leur terroir mais qui font aussi preuve de subtilités. De la fraîcheur, de la finesse, quelques notes épicées, des tanins qui se fondent avec aisance.


Au sommet de la gamme, il y a donc "Les Orientales". 60 % de syrah, 30 % de grenache et du carignan pour compléter. Une étiquette, d’abord, qui appelle à la contemplation de la voûte céleste. Au nez se dévoile une amorce de caractère épicé. À l'oeil, une belle robe prune qui donne envie de croquer dedans. En bouche, c'est une merveille de raffinement, de longueur. Une charpente bien établie sans être omniprésente. Une cuvée qui affiche une belle complexité entre tanins tranquilles et belle finale épicée. Ce vin est un émerveillement à chaque fois. Un vin qui incite forcément à une conversation plus poussée, à laisser tomber la montre, le smartphone, à se laisser porter par la beauté du Roussillon. Un vin qui est à l’image de ses créateurs. Un cru franc du collier mais qui laisse ouvert le champ des possibles. Une cuvée à partager le soir, autour d'une bonne tablée, à faire découvrir aux siens, à ses amis. Une quille qui est l'œuvre de passionnés, à déguster lentement en contemplant la voute céleste.




Mais, comme je l'ai mentionné plus haut, les Orientales, c'est aussi une rencontre. Un échange autant littéraire que viticole. Avec Laurence et Pascal, j'ai eu l'occasion de longuement discuter autant de pinard (au sens noble du terme) que de littérature aussi bien noire que blanche. De fil en aiguille, ils ont intégré ma petite équipe de fidèles bêta-lecteurs. Mais ça, c'est encore une autre histoire...


Guillaume Audru


 

Le domaine


Domaine Rousselin

104 Grande Rue du Capitoul • 66220 Lesquerde • 0468591712


C'est l'été, et la saison des transhumances. En approche de Perpignan, détournez-vous à Lesquerde (en appelant avant Pascal et Laurence, qui reçoivent sur rendez-vous)...


Guillaume a bu, boit, et boira la cuvée "Les Orientales" 2017, 60% syrah, 30% grenache, et le reste carignan (faites-donc de savants calculs...). Sinon tout est bio, tout est bon au Domaine Rousselin, et les Parisiens ont du bol, ils trouveront à coup certain les vins de Laurence et Pascal "Au lieu du Vin" (3 avenue Gambetta, 75020), et à "L'Incognito" (71 rue de Charonne, 75011)...