Pierre Jourde dans les abysses de la cave de Pierre Caslot à Bourgueil



Quand Pierre Jourde s'aventurait en victime très consentante "au fond des abysses", dans le tuffeau de la cave de son ami Pierre Caslot, vigneron iconique à Bourgueil


 

Pierre Jourde


Sa dernière parution : Le Voyage du canapé-lit (Gallimard / Folio)




 

Le nez de Onzième Sens


Pierre, nous l'avions croisé un soir aux Halles Saint-Germain, à l'occasion des joutes d'éloquence de Jean-Paul Carminati. Mais il y avait du monde, de grandes et jolies écrivaines - Marie N'Diaye, Leïla Slimani - et toutes les étudiantes en expression orale de Jean-Paul. Chacun s'est dispersé dans la nuit. Pierre Jourde reste donc un mystère pour nous. Pas pour la littérature française, car c'est bien d'un monstre qu'il s'agit, un monstre sacré. Avec plus de cinquante publications d'un éclectisme inégalé dans le paysage littéraire contemporain, Pierre apparaît comme un auteur hors normes. On connaît le romancier de "Pays perdu" et "Festins secrets" (Éditions l'Esprit des Péninsules), mais encore de "Paradis noirs" (Gallimard), déchirant retour dans les entrailles de nos mémoires d'enfance, jusqu'au "Voyage du canapé-lit", périple mélancolique en Jumper-Citroën de Créteil au Cantal. Jourde est aussi poète d'incandescences et d'itinérances, avec notamment "Bouts du Monde" (Le Quai) ou "Haïkus tous foutus" (Voix d'Encre), et il entretient le fer dans le feu du monde avec des essais qui embrasent périodiquement les sphères intellectuelles bien sensibles, comme "Géographie intérieure" (Grasset), abécédaire de sincérité. À la démagogie du temps, Jourde préfère l'exercice de vérité, guère moins douloureux. À ce titre, lorsque plus tard on recherchera les écrivains qui ont raconté sans tromperie idéologique le début du nouveau siècle, Pierre Jourde apparaîtra comme un témoin sans fard. Il faut en effet reconnaître à ceux qui ont fait de longs et lointains voyages au-delà de Ménilmontant ou Montreuil la capacité à distinguer l'humanité. Lorsqu'il parle des femmes, et des hommes, l'Auvergnat Jourde puise là où il a croisé le regard des autres, du Tibet à la Colombie dans la force des voyages, la diversité des voix. Aussi, Pierre Jourde endosse cet héritage humaniste avec vigueur, sans rien céder. Sur l'essentiel. Et cet essentiel c'est aussi l'amitié. Car le garçon est homme de grandes fidélités, qui se partagent. Aux grands hommes l'amitié reconnaissante, comme celle de René Vuillermoz, organisateur des rencontres littéraires "Histoire d'en parler" à Annecy, qui avoue : "J'ai beaucoup d'amis écrivains, mais Pierre, c'est une histoire à part", une histoire, aussi de plaisirs simples, autour de belles bouteilles. René nous glisse le numéro de téléphone de Pierre, puis c'est Jean-Paul Carminati un autre de la bande à Jourde, qui penaud de ne rien trop connaître au vin, nous confirme : "Pierre, les yeux fermés, tu peux lui demander un texte...".


Quelques jours après avoir découvert la voix chaleureuse de Pierre Jourde, nous avons reçu son texte qui nous transporte en bord de Loire dans le vignoble de Bourgueil, à Restigné, au Domaine de la Chevalerie, chez Pierre Caslot, vigneron et légende disparu en octobre 2014, célébré et regretté par Jean-Marie Laclavetine : "Pierre était l'incarnation de l'esprit pantagruélique et il a su mieux que personne faire chanter l'esprit du vin de Loire dans nos verres et dans nos coeurs". L'amitié, toujours, celle qui lie Laclavetine à Jourde, à Caslot, celle qui nous conduit dans la fraîcheur du tuffeau d'une cave merveilleuse.


Pierre Caslot cheminant dans ses vignes



Pierre Caslot, l'invite au plaisir, par Pierre Jourde


De toutes les régions viticoles, la Touraine est sans doute celle où abondent le plus les merveilles cachées : profondeur des chinons de Wilfrid Rousse et de Bernard Baudry, velouté des bourgueils des frères Nau, délicatesse des Montlouis tendres de chez Norguet ou Moyer. Les coteaux du Vendômois ont connu une renaissance récente grâce à des vignerons qui ont su tirer des merveilles du cépage local traditionnel, le Pineau d’Aunis. Le domaine du Four à chaux en tire des vins racés, à des prix dérisoires. Le talentueux Patrice Colin possède une petite parcelle qui domine Vendôme, la pente des Coutis, plantée en chenin. Le vin qui en provient ne ressemble à aucun autre, c’est un concentré de parfums exotiques.


Mais aucun vigneron de Loire ne m’a laissé une aussi forte impression que Pierre Caslot.


Lorsqu’on arrivait au domaine de la Chevalerie, on descendait un escalier qui donnait sur l’entrée de sa cave. Il se tenait là, derrière un tonneau, faisait déguster, vous laissait pénétrer dans la cave.


Dans les abysses de Pierre Caslot © Franck Boucher


La cave du domaine de la Chevalerie, creusée dans le tuffeau, ressemblait à une sorte de cathédrale romane, de temple archaïque dédié au dieu du vin. On n’en voyait pas la fin. C’étaient d’immenses perspectives brumeuses à la Piranèse, des salles et des couloirs s’enfonçant très profond sous la terre. Des fûts attendaient, pleins de leurs vins qu’on imaginait aussi immémoriaux que les voûtes. Car celles-ci étaient incrustées de fossiles de coquillages, datant du temps où la Touraine était une mer, et c’est comme si Pierre élevait ses Bourgueils au fond des abysses.


Une dégustation avec lui, c’était deux heures. Il sortait de vieux millésimes, on humait les parcelles, dont le nom déjà sentait la terre et l’automne : Peu Muleau, Bretèche, Busardières, Galichets. On y trouvait un goût de réglisse, ou de champignon. Pierre laissait dire. Pour lui, ça irait toujours bien avec une tartine de rillettes. Il avait raison. Et sa simplicité, sa solidité, son bonheur tranquille de faire goûter le fruit de son travail et de son savoir-faire étaient les meilleures invites au plaisir du moment.


Pierre Jourde


© Franck Boucher



Emmanuel, Laurie, et Stéphanie © Guillaume Souvant


Il est temps de reprendre le voyage à Restigné, au Domaine de la Chevalerie, pour y découvrir l'héritage de Pierre Caslot, dans les mains et le sourire de ses enfants, Laurie, Stéphanie et Emmanuel, qui poursuivent cette délicieuse manie de produire des vins sincères, "au goût de vie", comme ils le glissent dans la douceur. On a tellement envie de découvrir ces cuvées parcellaires, éponymes de tendresse, comme ce "Peu Muleau 2015" (évidemment 100% cabernet franc), récolté sur le haut du côteau, revendiqué "vin de comptoir" comme on aime, d'épices, de framboise et de cassis grillé en fin d'été... À boire en toute saisons, entre amis, ceux de Pierre bien entendu, et de toutes et tous. Tant nous avons envie, besoin, de nous retrouver autour de ces vins de joie.


© Franck Boucher


Un remerciement pour la qualité du site du Domaine de la Chevalerie, celle des photos, du soin apporté aux textes, et aux mots. Un domaine qui puise tant dans la poésie et la beauté mérite notre pleine considération. Un amical salut à Laurie, Stéphanie, Emmanuel pendant ces journées hivernales de taille. Merci !


Les sourires de la famille Caslot © Guillaume Souvant